Isamu Noguchi est un sculpteur-designer nippo-américain (1904-1988) qui a été mis à l’honneur au musée du LaM à Villeneuve d’Ascq en 2023 à l’occasion de son 40e anniversaire. Il s’agit de la première grande rétrospective qui lui a été consacrée en France. Son art est considéré comme un trait d’union entre l’Est et l’Ouest, dépassant les frontières et continuant d’inspirer les créations contemporaines. D’un premier abord, il vous est peut-être inconnu, mais vous avez probablement déjà croisé ses luminaires, les Akari 😉

L’année 1926 va être importante dans l’univers de l’artiste, car à New York dans la galerie Brummer, il va découvrir les grands artistes modernes de l’époque comme Constantin Brancusi. Celui-ci va fortement l’inspirer, l’initier à la taille de pierre lorsqu’il deviendra son assistant dans son atelier parisien.
« Il [Brancusi] m’apprit d’abord comment découper correctement et ajuster les bords, ensuite, en taillant des sillons, à mettre la surface à niveau puis à régler le cube d’équerre. Il insistait sur la bonne façon de tenir chaque outil par rapport au travail et au matériau, et sur le respect à porter aux deux »
Étant à Paris, grâce à la bourse Guggenheim qu’il décroche, il va rencontrer et nouer des liens avec les artistes de la scène artistique parisienne : Alexander Calder, Tsugouharu Foujita, Stuart Davis, Marion Greenwood ainsi que le danseur indien Uday Shankar.
« Pour moi vous savez, toute cette histoire d’art expérimental a commencé à Paris »
L’abstraction entre ainsi dans son art pendant ce séjour parisien, mais la figure ne sera jamais bien loin : « La petite figure que je tiens préfigure déjà mon détournement de l’abstraction pure, pour laquelle je ne me sentais pas encore prêt ».
« Brancusi m’a dit : « Tu appartiens à cette nouvelle génération qui ira directement vers l’abstraction sans avoir à se libérer de la nature comme la mienne a dû le faire. » je ne savais pas comment prendre cela. L’abstraction pure était-elle vraiment un progrès ? En l’occurrence, il n’est pas question de progrès, mais plutôt de quelque chose qui se poursuit et qui imprègne l’époque »

L’art de Brancusi imprègne Isamu Noguchi, qui accorde une importance particulière à l’agencement de ses œuvres. Une exposition plus en particulier montrera la présence de son maître parisien : celle de la galerie Stable en 1959, deux ans après la disparition de Brancusi. Les œuvres qui y seront présentées ont un rapport à leur environnement, l’enchainement des formes, des matières. Les œuvres sont dépouillées et font des références à la culture japonaise et grecque et se raccrochent à Brancusi avec leurs formes épurées.
L’espace devient comme une forêt de sculptures, avec des formes et des matériaux qui se répondent, qui s’opposent dans un espace qui semble très naturel.
« J’eus la chance d’observer Brancusi au milieu de sa carrière, au sommet de sa puissance, très généreux pour moi et toujours avec un sourire dans le regard ».


Un autre sculpteur a fortement influence Isamu Noguhi et cela dès sa jeunesse, c’est Auguste Rodin. C’est l’expressivité du corps humain et la capacité de transmettre les émotions qui ont attiré son attention. Il va ainsi se mettre à la pratique du portrait en apprenant à travailler avec l’argile.
« A mesure que je m’exerçais, je me suis dit que le portrait en sculpture était une forme d’art limitée et pourtant complète, un peu comme le sonnet en poésie ».
Plusieurs commandes lui seront passées et il sculptera par ce biais de nombreuses personnalités issues du monde artistique ou de la société mondaine.


Lors d’une exposition américaine en 1930, il expose à la manière des bustes antiques, sur des colonnes et le long des murs, une quinzaine de portrait sculptés, faisant écho à la sculpture intitulée Léda. Cette présentation est en partie reprise au LaM (mais je n’ai pas pris le bon angle de vue, ainsi je vous laisse faire le travail de montage entre les photos des portraits et celle de la sculpture ci-dessous 😉)

Un peu plus haut, il a été évoqué que la figure humaine n’était jamais bien loin dans son univers malgré la présence de l’abstraction. C’est le thème de la salle suivante qui regroupait des œuvres en lien avec la figure humaine, produites entre 1930 et la Seconde Guerre mondiale.

Plusieurs techniques y sont représentées : de grands formats de dessins à l’encre reprenant les caractéristiques traditionnelles chinoises, une figure volante en métal représentant la chorégraphe Ruth Page, des œuvres où le paysage et le corps s’entremêlent. D’autres œuvres sont désarticulées et en même temps articulées de manière minutieuse donnant l’impression de squelettes.


« Ce qui m’intéresse, ce sont les espaces qui s’imbriquent dans la forme. C’est la sculpture. L’être humain (et son mythe) est nécessaire à cette relation, et comme participant, et comme spectateur ».
Un monument aux morts est également présenté, il est traversé d’os et est intitulé Monument to Heroes (1943-1978). Habituellement, les monuments aux morts sont là pour glorifier les combattants alors qu’ici nous avons plutôt affaire à un ossuaire moderne. Cette œuvre nous donne la sensation, l’impression que la guerre aspire les corps pour les broyer. Les humains en sont réduits à être des marionnettes, symbolisées par les fils suspendus.

Ainsi, dans cette salle, le corps humain est présent dans toutes ses formes…



… et c’est tout naturellement qu’Isamu Noguchi s’intéresse aux autres moyens de représenter le corps, ses émotions, son expression. Rien d’étonnant donc, qu’il collabore avec des chorégraphes et danseurs.
Il collabore avec trois chorégraphes : Michio Itō en 1926, Ruth Page en 1932 et Martha Graham en 1935. Il va réaliser pour cette dernière, les décors de la pièce Frontier. C’est le début d’une longue collaboration qui va durer treize années et le fait travailler sur une vingtaine de spectacles, avec une chorégraphe et danseuse considérée comme l’une des plus importantes du 20e siècle.

« Sans Isamu Noguchi, je n’aurais rien pu faire. Il m’a fait ressentir ce qu’est un espace habité […]. Il m’a toujours donné quelque chose qui vivait sur scène, comme un autre personnage, comme un autre danseur » (Martha Graham)
Les sculptures de Noguchi se détachent de la fonction d’objets quand ils sont sur scène pour devenir un environnement s’activant au contact des danseurs et des spectateurs. « Je n’ai jamais souscrit à l’idée que les sculptures ne sont que des sculptures et n’ont rien à voir avec un outil. Martha les utilisait comme outils symboliques et gestuels. Elles étaient une extension de son corps »
Il développe ainsi un « langage commun » avec la danse. Sa collaboration avec les chorégraphes ne se limite pas aux trois cités précédemment, c’est aussi Erick Hawkins, Merce Cunningham ou George Balanchine qui travailleront avec Noguchi.
Cette œuvre est un élément de décor de la pièce de Martha Graham, Herodiade (1944). Cette sculpture m’a touché au premier abord sans explication. Très belle, tout en simplicité et complexe en même temps, voici comment elle est décrite : « dans la représentation, Salomé danse devant le miroir. Elle voit ses os, le squelette de son propre corps. La chaise agit comme une extension de ses vertèbres. Le portemanteau évoque les différents os sur lesquels sa peau est raccrochée ».

L’œuvre qui m’a laissé un peu perplexe en la découvrant est celle-ci…

… je ne savais pas trop à quoi m’attendre malgré une mise en lumière que j’ai beaucoup aimé avec ces tiges s’étirant comme des ombres sur le mur juste derrière. Et nous voici devant une « robe ariagnée », créée pour le personnage de Médée pour la pièce Cave of heart de Martha Graham (1946-1983). La robe était portée par une danseuse, les tiges prolongeant ainsi son corps. Martha Graham révèle « sa beauté étrange […] comme venue d’un autre monde » quand celle-ci est en mouvement.
Dans les années 1940-50, Isamu Noguchi est régulièrement exposé dans les différentes institutions américaines comme le MoMa en 1946
La galerie de Charles Egan lui permet de présenter une exposition personnelle en 1949. Cette galerie représente des artistes majeurs de l’après-guerre tels que Willem de Kooning, Franz Kline ou encore Louise Bourgeois. Isamu Noguchi, même s’il est exposé aux côtés d’artistes surréalistes, incarne une nouvelle génération d’artistes.
Même s’il n’a jamais revendiqué son appartenance au mouvement surréaliste, il en reste malgré très proche dans son approche. Il est fasciné par l’assemblage d’éléments disparates qui semblent se combiner de façon aléatoire et ludique. Tout comme chez Dalí, nous retrouvons des enchevêtrements de formes organiques et molles, basculant le spectateur dans le monde du rêve mais aussi dans un monde étrangement inquiétant.
La salle reprend une partie de l’exposition de 1949 et permet de prendre part à une partie de la vie de l’artiste marquée par la fréquentation des artistes de West Village.




Après le krach boursier de 1929, la mise en place de la politique New Deal par le président américain Franklin Roosevelt, un programme volontariste de commandes publiques artistiques est inséré dans ce plan de relance. Noguchi se lance dans la conception d’aires de repos et de jeux au cœur de la ville. Ce projet nommé Playgrounds restera à l’état de projet. Mais celui-ci lui permet d’engager une réflexion à la portée sociale de la création, suite aux encouragements de son ami architecte Richard Buckminster Feller. Dans le même temps, il s’intéresse au design et va participer au dessin de la voiture Dymaxion de son ami, ainsi que de concevoir des objets utilitaires tels que le babyphone Radio Nurse ou la Coffee table.
Après la Seconde Guerre mondiale, le MoMa engage une série d’expositions mettant en avant le design, rassemblant les grands noms du secteur pour créer des objets bons marché, de très bonne qualité et tout cela dans la continuité du courant du Bauhaus d’avant-guerre.
Un petit rappel sur ce qu’est le Bauhaus ?
Courant fondé à Weimar (Allemagne) en 1919 par Walter Gropius. C’est une école d’architecture et d’arts appliqués, mais qui par extension, est élargi aux secteurs du design, de la photographie, du costume et de la danse. Le mouvement pose les bases de l’architecture moderne, du style dit international. L’école sera fermée par les nazis en 1933, car ils considéraient qu’elle enseignait un « art dégénéré ». Afin d’échapper au régime nazi, un certain nombre d’artistes s’exileront aux Etats-Unis. Quelques noms d’artistes qui avaient adhéré au programme du Bauhaus : Vassily Kandisnky, Paul Klee ou László Moholy-Nagy. Les caractéristiques du style Bauhaus et de rechercher la simplicité à tout prix pour permettre une production en série à faible coût et accessible pour le plus grand nombre. Les artistes s’emparent des matériaux industriels tels que le béton, l’acier, le verre ou encore le plexiglas. Ils dessinent des lignes sobres et épurées, des formes géométriques et des palettes chromatiques primaires.


« La sculpture peut être une force vitale de notre vie de tous les jours si elle est intégrée à l’utilité commune »




En 1951, c’est l’arrivée de la lampe Akari après avoir fait la visite de la ville de Gifu (Japon), ville connue pour la fabrication des ombrelles et des lanternes en papier. Il y réalise ses premiers prototypes, une centaine vont suivre qui seront de formes et de tailles différentes. Elles deviennent des icônes du design et sont connues sous le nom de « sculptures de lumière ». Il dit lui-même avec humour : « Le simple fait d’ajouter une ampoule à l’intérieur [de la lampe] la retire du royaume de l’art ». Elles seront commercialisées en France en 1956. Le succès est tel que la France devient le deuxième marché le plus important pour les Akari après les États-Unis.
« La qualité des Akari est étroitement liée à ses matériaux d’origine : le « washi », papier fait à la main à partir de l’écorce intérieure du mûrier, si superbe pour transmettre la lumière, et le « higo », nervures de bambou qui peuvent être pliées et façonnées de nombreuses manières. Pour moi, leur fonction n’était qu’un point de départ ; mon objectif principal a toujours été l’art en relation avec la vie. Je travaille avec toute la gamme des possibles. La légèreté et la fragilité sont inhérentes aux Akari. Elles semblent offrir un épanouissement magique loin du monde matériel »

Isamu Noguchi a laissé une grande part dans son œuvre à la figure humaine, sans pour autant occulter la nature. Le titre de l’exposition étant Sculpter le monde, le paysage, la nature ont leur place dans son œuvre. Cela a déjà été évoqué avec le projet Playgrounds avec la conception d’aires de jeux. Il développe cette notion de paysages dans les projets de création de jardins publics afin d’y associer son art aux éléments (vent, air, eau) et au public.
Le Jardin de la paix, réalisé au siège de l’UNESCO Paris à la fin des années 1950, qui s’inspire du jardin zen. Noguchi y intègre des éléments de granit importés du Japon pour l’associer à l’eau, la lumière et les arbres les entourant. Ce projet est le début de son travail sur la pierre brute qui va continuer jusqu’à la fin des années 1980. Ses sculptures s’inscrivent dans le paysage, pour les contrebalancer, les équilibrer. Tout est fait pour bouleverser le regard par le biais des matériaux et des formes employés.
« Mes travaux dans cette veine sont des paysages, en fait. Une sculpture du tout, pas un assemblage de pièces ou d’accessoires, comme un théâtre. Haut, bas, horizontal ou vertical, c’est un paysage de l’esprit »

« Pour trouver la vraie nature de la pierre au-delà de l’accident du temps, je cherche l’amour de la matière »
La matière est partie prenant de son œuvre, nous avons évoqué plus haut dans l’article son apprentissage du travail de l’argile pour la réalisation de portraits. Mais celle-ci ne sera pas utilisée à l’unique fin de portraiturer les personnes de son temps. Il va également s’essayer à la réalisation de sculptures plus ou moins abstraites. Grâce à la céramique, il va à l’opposé de l’industrialisation et s’approprie l’esthétique « mingei » prônant la simplicité et la valorisation des méthodes artisanales traditionnelles.

Dans sa résidence japonaise, il réalise une centaine de figurines en terre cuite dont Buson. Ce type de figurines appelées « haniwa » sont réalisées au Japon à partir du 3e siècle, et elles étaient disposées à la surface des sépultures afin d’en délimiter le périmètre sacré. Dans sa création, Noguchi tire ses figures humaines vers l’abstraction, brouillant la frontière entre tradition et modernité.

J’espère que ce petit tour de l’exposition présentée au LaM vous a donné envie de découvrir un peu plus l’univers de l’artiste nippon-américain Isamu Noguchi. Grande découverte en ce qui me concerne parce qu’au final je connaissais les Akuri mais sans pouvoir mettre le nom de l’artiste dessus, et j’ai également découvert son univers épurée et sobre. Plusieurs thématiques m’ont interpellées.
Je vous souhaite un bon voyage artistique et vous mets juste après le lien vers le site du musée Noguchi
« Lorsqu’il s’agit de créer et de faire exister une œuvre sculpturale, la possession individuelle a moins d’importance que la jouissance publique. Sans cette finalité, la signification même de la sculpture est mise en question »
