Profiter de ne pas être très loin pour aller rendre visite à une ancienne collègue qui travaille désormais au monastère royal de Brou afin de prolonger sa période hors des Hauts-de-France. Quand j’arrive à ses pieds au début de la matinée, je le découvre à travers les limbes de brouillard qui recouvre la ville (bon en même temps c’est le mois de janvier 😉)

Mission : déambuler dans l’édifice pour découvrir son histoire ainsi que les collections d’art avant son arrivée (cela faisait plusieurs années que je n’avais pas eu l’occasion de la voir).
Au premier abord même à travers le brouillard, la majesté du lieu est frappante et connaître son histoire confirmera ce sentiment de grandeur que je ressens en marchant dans l’édifice. Sans oublier que si aujourd’hui, il fait partie intégrante du tissu urbain de Bourg-en-Bresse, lorsque Marguerite d’Autriche lance le projet au 16e siècle, nous sommes en rase campagne. L’édifice devait être encore plus éblouissant vu de loin.
Mais avant de vous montrer les différents espaces qui sont ouverts au public, je vous propose un peu d’histoire pour comprendre comment ce monastère royal a été construit et pour quelles raisons.
Marguerite d’Autriche a joué un rôle politique et artistique de premier plan à son époque, en Europe. Avec le monastère de Brou, elle souhaitait laissé une trace de son passage, à la fois geste d’amour, de piété et de courage.
Commençons par : qui est Marguerite d’Autriche ?
Née le 10 janvier 1480, à Bruxelles, elle est la fille de l’Empereur Maximilien d’Autriche et de Marie de Bourgogne. Elle a été successivement princesse de Bourgogne, fille de France, infante d’Espagne et duchesse de Savoie avant de s’éteindre le 1er décembre 1530 à Malines.
Après la mort de sa mère, alors âgée de 2ans, elle est faite prisonnière avec son frère, lors du soulèvement des villes flamandes. Elles contraignent son père, Maximilien, à signer une paix avec le roi de France Louis XI, qui comporte le mariage de Marguerite avec le dauphin de France, le futur Charles VIII.
Jeune reine de France, elle reçoit une éducation soignée à Amboise et elle est formée aux obligations que son rang impose. Parmi les compagnons à Amboise, se trouve un certain Philibert de Savoie qui est lui aussi élève à la cour de France. Marguerite sera répudiée (à 11 ans !) lors de l’annexion de la Bretagne au royaume de France, car la campagne se termine par le mariage du roi avec le jeune duchesse Anne de Bretagne.
En 1496 et 1497, un double mariage est célébré, scellant une alliance de l’Autriche et de l’Espagne contre la France. Il s’agit d’un côté du mariage de Marguerite avec don Juan (fils des archiducs Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon) et de l’autre l’archiduc Philippe (frère de Marguerite) avec l’infante Jeanne d’Aragon.
Malheureusement pour Marguerite, don Juan est gravement malade et elle devient veuve à 17 ans.
En décembre 1501, Marguerite se marie avec Philibert le Beau. Tous les deux ont 21 ans, et le jeune couple ducal s’accorde à merveille et vivent quelques années de bonheur. On se souvient notamment en 1502, de leur « joyeuse entrée » à Bourg-en-Bresse, qui est une des capitales du duché de Savoie.
Mais ce bonheur ne dure pas longtemps…
En 1504, le jeune duc part à la chasse, et se désaltère à une fontaine ombragée après avoir chevauché sous le soleil pendant plusieurs heures. Il est pris de malaises et décède quelques jours plus tard.

Elle décide de mettre en place le projet de Brou à la suite de ce décès, acte d’amour et de piété mais aussi pour accomplir le souhait de sa belle-mère, Marguerite de Bourbon, fait vingt-quatre ans plus tôt, de reconstruire près de Bourg-en-Bresse, le prieuré bénédictin de Brou, quasi abandonné.
Le site abritera ainsi une église pour abriter son défunt amour, Philibert le Beau, ainsi que sa mère. Ainsi qu’un couvent à trois cloîtres, demeure des moines qui auront pour unique mission de prier pour les trois défunts enterrés dans le chœur de l’église.
Une fois le projet prêt, Marguerite se lance dans réalisation de celui-ci : achat des terrains, financement des travaux, établissement des projets architecturaux et les devis. La première pierre sera posée, le 28 août 1506, sous une pluie battante, en présence du clergé, des premiers augustins venus d’Italie (l’église est dédiée à saint Nicolas de Tolentin, (Philibert est mort le jour de fête du saint), de la cour de Savoie et des habitants de Bourg-en-Bresse.
A la fin de la même année, son frère Philippe décède et laisse les Pays-Bas sans souverain. L’aîné de ses enfants, le futur Charles Quint, n’a que 6 ans. L’empereur Maximilien nomme alors Marguerite d’Autriche, sa fille, régente des Pays-Bas et se voit confier l’éducation des enfants de son défunt frère. Elle installe sa cour à Malines et s’imposera par ses qualités de chef d’État auprès des souverains d’Europe. Elle participe à assurer l’élection de son neveu à la charge impériale en 1519 et parvient très habilement à maintenir la paix dans les États qu’elle gouverne pendant vingt-cinq ans. Elle parvient aussi à réconcilier ses deux neveux ennemis, Charles Quint et François Ier.
Elle suit désormais le chantier de Brou à distance mais avec un très grand soin. C’est à ce moment-là qu’elle fait le choix d’être aussi enterrée à Brou, ce qui implique une évolution dans le projet initial de l’église qui ne devait accueillir que les tombeaux de son mari et de sa belle-mère.
C’est une église de style flamand que fait réaliser Marguerite à partir de 1513. Toutes les inspirations et les artistes qui seront envoyés à Brou proviennent du foyer artistique des Pays-Bas. Pour dessiner les patrons et les portraits, elle fait appel aux meilleurs peintres. Elle reçoit le maître ymagier brabançon, qui va réaliser toute la statuaire en albâtre du chœur et de la chapelle, avant son départ pour la Bresse. Les cinq grands gisants seront réalisés par le sculpteur Conrad Meyt, dont elle possède déjà plusieurs œuvres et qui est pensionné à sa cour. Elle envoi les cartons peints de vitraux aux maîtres verriers lyonnais qui travaillent sur le projet. Celui qui aura la charge de diriger la construction de ce monument est le réputé maître maçon Loys Van Boghem.

L’église de Brou doit respirer l’amour de Marguerite, la piété et l’espérance en la vie éternelle ainsi que transmettre un message dynastique (emblèmes des deux époux avec les initiales, les lacs d’amour, les bouquets de marguerite, la croix de Saint André et rabot [armes de la Bourgogne], portraits et armoiries de couple sur les vitraux).
La construction commence en 1506 par les bâtiments monastiques. Trois cloîtres entourés par plus de 5 000 m² de salles et de galeries. Tout cela pour douze moines et quelques frères lais.
Ultime revers de la fortune, Marguerite décède avant de pouvoir visiter le lieu. En novembre 1530, elle s’apprêtait à faire le déplacement mais tombe malade et meurt dans la nuit du 30, dans son hôtel à Malines. Son corps restera deux ans à Bruges avant de pouvoir être accueilli à Brou auprès de son époux, le temps que les travaux se terminent.
Le destin du monastère change après la mort de Marguerite d’Autriche. La rente annuelle est utilisée pour l’entretien des bâtiments et qui se révèle être un véritable gouffre financier. Les moines augustins de Lombardie laisseront la place aux moines augustins déchaussés de France au 17e siècle. Les augustins doivent abandonner le lieu avec la suppression des ordres religieux au moment de la Révolution française. L’état des lieux révèle un bâtiment en très mauvais état et pauvrement meublé. Thomas Riboud obtient que Brou soit rangé au nombre des monuments nationaux à conserver aux frais de l’État.
Pendant les trente années qui suivent, le monastère est affecté à diverses fonctions : grenier à fourrage pour l’armée dans l’église (ce qui préserve tout le décor intérieur enfouit sous le foin !), le couvent devient une prison, puis une caserne de cavalerie, un dépôt de mendicité ou encore un hospice d’aliénés. Le site sera remis au clergé en 1823, qui y installera le grand séminaire diocésain. Chacun des occupants va opérer des transformations afin de les adapter aux usages. L’ensemble monastique sera classé aux Monuments historiques en mars 1887.
Après la Première Guerre mondiale, le lieu devient un hôpital militaire avant que la ville de Bourg-en-Bresse ne négocie l’achat d’une partie du couvent pour y installer son musée en 1922. L’église, désaffectée est ouverte au public. Plusieurs campagnes de restaurations sont mises en place pour redonner la disposition originelle des bâtiments monastiques. La toiture fera également l’objet d’une reconstruction à l’identique entre 1996 et 1999.
Maintenant que vous êtes incollable sur Marguerite d’Autriche et les grandes étapes du monastère royal de Brou, je vous propose d’enter à l’intérieur pour y découvrir les merveilles qu’il abrite, tant au niveau architectural qu’artistique 😊
Commençons par l’église, qui est le premier espace que découvre le visiteur en arrivant au monastère royal de Brou.
Pour la grande amatrice de l’architecture gothique que je suis, j’en ai pris plein les yeux en entrant dans l’édifice de style gothique flamboyant. Le détail qui attire l’œil est le contraste du décor entre la nef et le reste de l’édifice. Sobriété pour la nef et profusion du détail à parti du jubé qui précède le chœur.



Sur le jubé, qui est une clôture séparant la nef du chœur, le décor est foisonnant. Entre le motif de chou frisé, de la vigne et chêne, le visiteur pourra distinguer les initiales du couple ducal (P et M) ainsi que des bouquets de marguerites et de plumes. La grande porte en bois sculptée permet d’accéder au chœur de l’église abritant de grands décors de sculptures.

En entrant, nous avons une vue d’ensemble sur les stalles en chêne.
Pour le plus curieux, il suffira de s’approcher pour y découvrir des scènes et des personnages de l’Ancien Testament réalisées par un atelier maniériste flamand.





Il y a une recherche dans le mouvement, le goût du pittoresque, de l’insolite et du fantastique, propre aux Pays-Bas à cette époque. Grand contraste avec les miséricordes (assise que l’on peut soulever pour s’apposer dessus et être debout tout en étant assis 😉) qui représentent des scènes profanes et qui sont réalisées par des artistes locaux.


Après avoir pris mon temps devant ses splendides stalles, il est temps de s’intéresser aux trois tombeaux qui font la renommée du lieu. Le premier qui peut attirer l’œil par la simplicité est celui représentant la mère de Philibert. Le gisant est en albâtre et disposé sur une dalle de marbre noir. A ces pieds, on y retrouve une levrette qui est le symbole de la fidélité. On y retrouve également des pleurants qui alternent avec des angelots. Les pleurants en costume de deuil nous rappellent ceux présents sur le tombeau des ducs de Bourgogne à Dijon.

L’église ayant été construite par amour pour son mari, celui-ci se trouve au centre du chœur en toute logique. On y retrouve une double représentation du défunt. Au -dessus il est représenté en gisant, dans une tenue de cour, alors qu’au niveau du sol, entre les arcatures, on le retrouve nu dans un linceul, sous la forme du transi. Le décor est riche avec dans les niches des sculptures de Sibylles (prophétesses païennes durant l’Antiquité).






Et le dernier tombeau est celui de Marguerite d’Autriche. Le décor riche peut évoquer un lit à baldaquin, peuplé de statues de saints et de saintes. Le décor gothique flamboyant est déployé sur ce monument funéraire associé aux initiales des époux, des armes de Bourgogne ainsi que de sa devise « Fortune Infortune Fort Une » (« la Fortune importune fort une femme). Tout comme Philibert, on y découvre la double représentation funéraire.



Les vitraux du chœur ont été réalisés au 16e siècle et représentent des scènes religieuses de la vie du Christ, avec de part et d’autre les deux époux représentés sous les traits de saints et saintes. Cela est accompagné de la généalogie armoriée mettant en lumière la puissance de ces deux familles.



Pour continuer la visite, prenons l’escalier qu’à emprunter avant nous Marguerite et qui lui permettait de rejoindre ses appartements en toute discrétion.










C’est le monastère qui s’étend devant nous pour la suite de cette découverte. Il y a les trois cloîtres qui avaient chacun une fonction bien précise : le premier réservé au domaine princier avec les appartements de la duchesse, le deuxième qui remplissait la fonction du cloître et le dernier, plus éloigné et qui répondait aux besoins de la vie domestique du lieu.


Arrive ensuite, les espaces abritant les collections du musée. Elles sont installées dans ce qui était le dortoir et les cellules des moines qui occupait l’étage du bâtiment principal. Voici quelques clichés des collections que j’ai pu arpenter avant l’arrivée de mon amie. Les collections s’enrichissent depuis 1922 et couvrent l’histoire l’art du 15e à nos jours.
En passant par les portraits de Marguerite ou de Charles Quint, de la peinture flamande et hollandaise du 17e (paysage, nature morte), de la peinture italienne du 17e et 18e siècles, ainsi que de la peinture française du 18e siècle.






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Le 19e et le 20e siècles ne sont pas en reste avec des œuvres de Gustave Doré, Gustave Moreau ou encore Jean-François Millet.









J’ai aussi beaucoup apprécié l’espace dédié aux métiers et savoir-faire des bâtisseurs et restaurateurs. Je l’ai trouvé très pédagogique pour découvrir les métiers de maître-verriers, charpentiers, couvreurs, sculpteurs ou encore maître d’œuvre.


Mon petit tour c’est terminé par la découverte extérieure du lieu et de l’église avec un magnifique soleil qui a remplacé le brouillard lors de mon arrivée !


Et c’est tout pour aujourd’hui 😊
Voici le lien vers le site pour préparer sereinement votre visite 😉 : https://www.monastere-de-brou.fr/
A bientôt pour de nouvelles découvertes.