Le musée Sandelin a mis en lumière un des artistes audomarois du 19e siècle : François Chifflart. Une exposition en collaboration avec la Maison Victor Hugo à Paris. Dans un premier temps, elle a été visible dans la capitale avant de venir s’installer à Saint-Omer, sa ville natale. Les photos seront ainsi issues des deux lieux (car oui, j’ai eu la possibilité de la voir aussi à Paris 😊). Un détail, l’exposition met en lumière le lien entre notre artiste audomarois et l’écrivain Victor Hugo, dont il a illustré certaines œuvres.
Un petit tour d’horizon sur qui est François Chifflart ?
Il naît en 1825 à Saint-Omer. Celui-ci va montrer un intérêt précoce pour le dessin dans lequel il va exceller ainsi que pour le violon. Il suit des cours à l’école de musique ainsi qu’à l’école d’art municipale. Son talent va lui permettre de se rendre à Paris, dès 1842 pour continuer à se former en intégrant l’École des Beaux-arts puis l’atelier de Léon Cogniet dont il deviendra l’élève préféré (dont Chifflart fera le portrait, qui était exposé)




Il commence par exposer au Salon des œuvres plutôt sentimentale avant de les délaisser pour la peinture d’histoire afin de préparer le Grand Prix de Rome.

Mais qu’est-ce que le Salon ?
C’est une exposition d’art qui a lieu tous les ans à Paris qui présentent des peintures, sculptures, gravures d’artistes vivants. Il joue un rôle important dans la diffusion de l’art en France et surtout pour la reconnaissance des artistes, qui peuvent décrocher des commandes et ainsi avoir des mécènes. A partir de 1863, s’ouvre le « salon des refusés » qui exposent les œuvres qui ne sont pas admises au Salon. Ce dernier se met en place à l’initiative de Napoléon III, qui considérait le jury trop sévère dans sa sélection d’œuvres. Ce salon des refusés devient par la même occasion l’illustration de l’émergence d’une modernité artistique, en opposition avec le goût officiel. Ainsi, les artistes pourront montrer leurs capacités à tester de nouveaux sujets ainsi que la position de l’artiste dans l’art. Parmi cette liste des refusés, vous pouvez retrouver : Gustave Courbet, Édouard Manet, Claude Monet, Camille Pissaro, Auguste Renoir.
Mais revenons à nos moutons, et en particulier à François Chifflart préparant le Grand Prix de Rome. Il tente une première fois le Grand Prix avec le sujet suivant : « Ulysse reconnue par Euryclée ». En quoi consiste le sujet ? C’est au moment du retour d’Ulysse, après de longues décennies d’aventures. Pénélope, son épouse, va désigner Euryclée (la nourrice d’Ulysse) pour accomplir avec les autres servantes le rituel d’accueil des étrangers en lavant leurs pieds. C’est en le lavant qu’elle va reconnaitre la blessure qu’il a à la jambe (trace laissée par un sanglier lors d’une partie de chasse réalisée pendant sa jeunesse).
Sur le tableau de François Chifflart, il représente Ulysse en train de demander à la nourrice de garder son identité secrète. Ceci afin de permettre à notre héros de garder l’anonymat jusqu’au massacre des prétendants occupant le palais.


Mais….
Il ne gagnera pas le Grand Prix avec cette interprétation mythologique. Le jury va préférer la version de Gustave Clarence Rodolphe Boulanger. Cette préférence est notamment dû à la précision des références à la vie quotidienne gréco-romaine que l’artiste insère dans son œuvre. C’est aussi la contre-plongée qui accentue la musculature du héro ainsi que l’éloignement de son épouse. Voici son tableau.

Notre audomarois ne se laisse pas abattre et tentera une seconde puis une troisième fois le Grand Prix. C’est lors de sa dernière tentative avec le sujet « Périclès au lit de mort de son fils », qu’il va remporter le concours. Voici le tableau ainsi que le dessin préparatoire.



Remporter le Grand Prix permet à l’artiste lauréat de se rendre à Rome pour continuer sa formation. Pendant son séjour, notre artiste ne va pas suivre toutes les règles, notamment en ne rendant pas en temps et en heure les travaux demandés. En revanche, il va découvrir les grands artistes italiens tels que Michel-Ange ou Raphaël et va s’en inspirer pour les œuvres qu’il envoie à Paris. Les œuvres ne sont pas forcément bien accueillies mais certains voient déjà que François Chifflart est un artiste exceptionnel.


L’Académie ne lui apportera ainsi pas le soutien qu’il espérait… Il se fera connaitre en dehors des circuits officiels. Son beau-frère Alfred Cadart va lui être d’une grande aide parce qu’il publiera un album d’estampes et de photographies de ses œuvres.
En 1859, il se fera remarquer au Salon avec deux grands fusains illustrant la vie de Faust (ces deux fusains font partie de mes coups de cœur de l’exposition avec un tableau qui arrivera plus tard dans l’article 😉).
Ces deux fusains représentent d’un côté Faust au combat et de l’autre Faust au Sabbat (fête liée à la sorcellerie et au Diable). Dans ces fusains, le fantastique est présent alors que cette veine est inhabituelle dans les œuvres que l’on peut retrouver dans les carrières des lauréats du Grand Prix de Rome.
Je vous laisse découvrir ces deux fusains 😊







Malgré cela, François Chifflart rêve toujours d’une grande carrière de peintre d’histoire. Qu’est-ce que la peinture d’histoire ? C’est la représentation de scènes de l’Histoire en général : événements politiques, crises, guerres, mariages, couronnements, chutes des puissants… et cela sur toutes les périodes depuis l’Antiquité. Le plus souvent, ces scènes sont représentées sur de très grands formats.
Voici deux exemples de peintures d’histoire, la première que vous connaissez fort probablement et la deuxième un peu moins, étant donné qu’elle reprend un fait régional flamand.


Avez-vous trouvé les sujets représentés ?
Le premier tableau est peint par Jacques-Louis David « Le sacre de Napoléon » qui est exposé au musée du Louvre
Le deuxième est la « Reddition des Casselois devant Philippe le Bon » par Francis Tattegrain. Il est quant à lui exposé au musée de Flandre à Cassel. Si on se croise là-bas, je pourrai vous en faire une description plus détaillée 😉
François Chifflart souhaite se faire connaître dans ce domaine car il permet la réalisation de scènes épiques, mythologique mettant en avant sa maîtrise des formes du corps avec un aspect très sculptural. Il s’y essaye en espérant convaincre des commanditaires en exposant au Salon de 1863, mais malheureusement, c’est un flop…





Il va ainsi se résigner à réaliser des tableaux de chevalet afin de subvenir à ses besoins et renoncer à son ambition de peintre d’histoire.
Malgré cela, il va se trouver un angle d’attaque avec la technique de l’eau-forte. Un petit point technique sur la technique ?
Il s’agit d’une technique de gravure utilisant une plaque métallique et de l’acide nitrique. L’aquafortiste (le graveur utilisant notre technique de l’eau-forte) grave la matrice métallique, puis l’acide va mordre cette matrice avant d’encrer celle-ci et obtenir le résultat final sur le papier.
Sa proximité avec son beau-frère, dont nous avons déjà parlé un peu plus haut dans l’article, lui permet de céder entièrement à cette technique, remise à l’honneur auprès des peintres avec les publications littéraires. Notre artiste audomarois va devenir membre de la Société des aquafortistes et se fera remarquer avec sa série publiée en 1865 sous le nom de « Improvisations sur cuivre ». Une série composée de quinze planches et qui exprime la dualité de sa personnalité à la fois classique mais aussi romantique. Il va devenir l’un des principaux représentants de cet art du noir et blanc avec une veine néo-romantique.
Au fur et à mesure des années, ses travaux sur cuivre vont devenir le miroir de son âme, de ses interrogations plus ou moins tristes. Goya et ses « Caprices » gravées en 1799 sont une source d’inspiration. Voici une des gravures issues de cette série qui m’a marqué pendant ma scolarité.

Un frontispice était exposé avec un sujet très particulier : on y voit le titre inscrit comme dans une pierre tombale, qui pourrait représenter celle de l’artiste avec le nom apparaissant sur la base et la main qui sort de terre juste en dessous, accompagné des outils du peintre. Un ange de la mort est posé sur le haut de la sépulture et un jeune, sur la droite, est attaché par des ronces.


Les sujets qu’il va représenter sont diversifiés et vont pouvoir représenter des personnages mythologiques ou encore des épisodes marquants comme l’épidémie de choléra à Paris en 1865.



Mais venons-en au fait ! Le titre indiquait un lien avec Victor Hugo, d’où sa présentation dans sa maison avant d’être à Saint-Omer.
Il va prendre les devants, car fervent admirateur de l’auteur, en lui envoyant un exemplaire de son Album en 1859. Quelques années plus tard, il recevra la commande de l’illustration complète de l’œuvre « Les travailleurs de la mer ». Pour cela, Chifflart va se rendre sur l’île de Guernesey et rester deux semaines avec Victor Hugo, Séjour pendant lequel Hugo montre ses propres dessins et auront de longues conversations.



Emporté par l’enthousiasme de ce projet, Chifflart fournit un très gros travail. Mais la publication en édition populaire, qui se fait à moindre coût, par le fait de son impression de mauvaise qualité, va gâcher son œuvre.
Cette commande, pleine de délusions pour notre artiste audomarois, va lui ouvrir une carrière d’illustrateur. La preuve en est, qu’en 1869, il reçoit une commande de douze eaux-fortes pour illustrer la nouvelle édition de « La chanson de Roland ». Avec cette série nous pouvons remarquer la caractéristique de Chifflart qui est très personnel et surtout assez éloigné des gravures bien « léchées » réalisées pour les livres. En regardant certaines eaux-fortes, nous avions l’impression d’un travail en suspension, pas entièrement terminé. Les planches seront retravaillées par un autre graveur du nom de Foulquier. Nous avons de la chance, parce que pour cette commande, la Bibliothèque nationale de France a fait l’acquisition de gravures finales mais aussi des états intermédiaires, qui sont, selon les spécialistes, parmi ses plus belles créations.
François Chifflart va être témoin d’une période assez mouvementée en 1870, la Commune. C’est la guerre de 1870 qui oppose le Second Empire français et l’Allemagne coalisée, que l’on appelle Prusse. Il sera mobilisé au moment où les Prussiens assiègent la capitale. Le régiment auquel il est affilié va se rallier à la Commune, rejetant la capitulation de la France et fera sécession avec le gouvernement qui est installé à Versailles. Il partage certains idéaux mais il est également terrifié par la violence qui se déchaîne dans les rues. Il va traduire cette atmosphère avec des dessins présentés dans la presse illustrée ainsi que la version peinte des Nuits de mai aussi appelée la Semaine sanglante (21 au 28 mai 1871). C’est la période la plus meurtrière de l’épisode de la Commune. Moment où, l’insurrection est écrasée et ses membres exécutés. Il sera arrêté mais rapidement relâché parce que considéré comme fou et il ira se réfugier à Arras.
Avec ses dessins pour la presse, il retrouve le goût à l’allégorie et fait de la représentation des incendies des monuments de Paris une spécialité. On y retrouve dans ses scènes incendiaires, un clair-obscur puissant mettant en valeur le sujet.
Voici quelques exemples de ces sujets incendiaires et mon coup de cœur de l’exposition absolu, le tableau des Nuits de mai avec ses nuances de rouge et orange pour signifier la fournaise parisienne.






Après les tumultes historiques de la Commune, l’exposition revient sur un thème plus calme qui est le paysage. Pendant toute sa carrière, François Chifflart peindra ou gravera les paysages qui l’entoure, qui respirent le calme et le repos. On y retrouve toujours des ciels sereins et dégagés, souvent nimbé d’une lumière italienne dont il aurait gardé un souvenir nostalgique de son séjour à Rome. L’Italie est donc très présente dans ses sujets ainsi que le quartier de Montmartre dans lequel il va vivre de 1874 à 1879. Un quartier très différent de ce que nous pouvons connaitre de nos jours. Le quartier ressemble plutôt à une colline encore largement sauvage. Avec sa série d’eaux-fortes, nous pouvons y reconnaître le village, les carrières qui l’entouraient.

Pendant son séjour à Arras, il va bénéficier d’une certaine tranquillité ainsi que du soutien de plusieurs mécènes. Mais il retournera très vite à paris, où il retrouvera aussi la misère. Son beau-frère qui le soutenait depuis ces débuts décède, et sa femme prend la suite et lui commande des frontispices pour des albums annuels.
A partir de ce moment-là, il ne se consacrera plus qu’à la gravure en alternant les sujets tantôt sombres, tantôt sereins .
Une série est réalisée en 1876 sous le titre de « Caprices, folies, travers, eux-fortes, improvisations ». Les sujets sont répétitifs avec la représentation de ses obsessions et de ses tourments. L’artiste se représente entouré par des créatures cauchemardesques, parfois aux proies du doute ou du mépris.



La dernière salle était consacrée aux gravures illustrant les œuvres complètes de Victor Hugo à partir de 1876, que l’on appelle aussi les « éditions Hugues » : Notre-dame de Paris, l’Histoire d’un crime, Napoléon le Petit, Actes et paroles ainsi que la Légende des siècles. Cette dernière lui permette de réaliser ses derniers chefs d’œuvre sur cinq grandes feuilles. Pour ces dessins hors échelle, François Chifflart opte pour le fusain, technique utilisée lors du Salon de 1859.






Et juste pour le plaisir, quelques informations sur les appartements de Victor Hugo qui se visitent aussi en plus des espaces temporaires qui ont accueillis l’exposition mettant à l’honneur François Chifflart.
Victor Hugo s’installe avec femme et enfants au deuxième étage de cet hôtel de Rohan-Guéménée, le 12 juillet 1832. L’auteur déménage régulièrement, il s’agit de son cinquième domicile depuis son mariage avec Adèle Foucher, en octobre 1822. Il n’en repartira qu’en 1848, ce qui en fait son plus long séjour dans le même logement.
Les appartements visibles par le visiteur ne sont pas reconstitués à l’identique parce qu’après le départ de l’auteur, les lieux ont été transformés plusieurs fois et le mobilier a été dispersés lors d’une vente aux enchères en 1852.



Et voilà, le petit tour de l’exposition au Musée Sandelin est terminée. C’est une exposition qui a été particulière pour moi parce que très technique et en même temps hyper intéressante à admirer dans les détails. Si vous avez l’occasion de pouvoir admirer des gravures de François Chifflart profitez-en, elles sont un régal pour les yeux !
Pour terminer, je vous mets les liens des sites internet des deux structures culturelles :
- Musée Sandelin : https://www.musees-saint-omer.fr/informations-pratiques/
- Maison Victor Hugo : https://www.maisonsvictorhugo.paris.fr/
A bientôt pour de nouvelles découvertes 😊