Un peintre dans l’air du temps

J’ai profité de l’occasion d’un passage à Paris de m’arrêter au Louvre et faire un tour dans l’exposition qui était consacrée à Jacques-Louis David. Son nom ne vous parle peut-être pas, mais si vous regardez le tableau qui suit, je suis sûr que vous le connaissez 😊

Alors ?

Il s’agit de Jacques-Louis Davis. Personnellement, le sacre de Napoléon est certes impressionnant et dans tous les livres d’histoire, mais le tableau qui m’a le plus touché et marqué est la représentation qu’il réalise de la mort de Marat. Je ne vous mets pas le tableau de suite car je garde encore un peu le suspense pour ceux qui n’ont pas le tableau en tête 😊

Premier élément que le musée décide de mettre en avant c’est une carte de visite. Mais pas n’importe laquelle !

La carte de M. Jacques-Louis David. Incroyable, non ? Avoir une carte de visite qui arrive jusqu’à nous. Je trouve cela fascinant, au vu de tous les tumultes de l’Histoire qu’il a traversé et les nombreux régimes politiques.

Jacques-Louis David fait parti des monuments de la peinture, grâce à lui, de nombreux épisodes de la Révolution française ou encore de l’Empire napoléonien sont arrivés jusqu’à nous. Ils ont permis la construction de notre imaginaire, de notre « inconscient collectif ».

Il a souvent reçu l’étiquette de peintre « néoclassique » et cela a figé son art aux yeux des spectateurs. Alors qu’au contraire, notre peintre a été animé de fortes convictions, il a été un ennemi de l’académisme et son engagement politique a pu lui coûter cher, comme son engagement auprès de Robespierre.

Pour lui, l’art aide à la transformation du monde. J’ai mis l’expression « dans l’air du temps » dans le titre, car il a su s’adapter à son temps et représenter la société tout en gardant sa détermination de changer le monde. Il a traversé quatre régimes politiques ! Il est né sous l’Ancien Régime, il sera un acteur de premier plan pendant la Révolution, il servira Napoléon Ier, et terminera en exil pendant la Restauration.

Quand nous regardons ces œuvres, nous pouvons y apercevoir l’inspiration du Caravage avec ce réalisme dans la représentation des scènes et personnages. C’est cette inspiration de jeunesse qui lui ouvrira la voie, sera à son apogée pendant son exil. L’idéal qu’il met au service de sa peinture traduit une vision : l’espoir d’une société nouvelle et son réalisme traduit une confrontation avec l’Histoire.

Si de nos jours, Jacques-Louis David est un incontournable, ses débuts ont été difficiles. Il a des difficultés à trouver sa voie, il oscille entre deux : une peinture claire et animée (Jean-Honoré Fragonard, le premier tableau ci-dessous) et une peinture plus austère (Nicolas Poussin, le deuxième ci-après)

Malgré avoir été le protégé d’un homme de lettre très influent, Michel-Jean Sedaine, qui est le cousin du premier peintre du roi qui n’est nul autre que François Boucher, et d’avoir été soutenu par ses professeurs, notre artiste essuiera quatre échecs au Grand Prix de l’Académie (de 1770 à 1773) le conduisant à une tentative de suicide.

Il est souvent comparé à son contemporain Goethe, qui lui aussi appartient à une génération d’artistes où la phase dépressive est le début d’une carrière.

L’année 1774, le voit enfin devenir lauréat du Grand Prix, lui permettant ainsi de partir à Rome pour parfaite des techniques. Il ne part pas seul, il accompagne son maître Vien, qui est l’introducteur du néoclassicisme en peinture et voilà ce qu’il lui dira : « L’Antique ne me séduira pas, il manque d’entrain, il ne me remue pas ». Avec son maître, il acquiert de solides bases antiques avec des auteurs tels que Plutarque, Virgile, Cicéron ou encore Tite-Live. Mais il va lire aussi des contemporains avec Montesquieu, Diderot ou Rousseau.

Les vainqueurs du Grand Prix sont réunis à Rome, pour en quelque sorte créer une émulation et faire ressortir les caractères artistiques de chacun et de trouver un style qui plaira par la suite aux mécènes.

Le premier séjour romain effectué par Jacques-Louis David lui est pénible, avec une concurrence marquée entre les pensionnaires, les contraintes de l’institution, les exigences de conformité à l’académisme. Cela est confronté à la découverte des maîtres anciens et des jeunes peintres européens actifs dans la ville de Rome.

Malgré cela, son séjour romain lui permet d’étudier, de dessiner les statues antiques à profusion, des monuments, des paysages, des motifs d’architecture…. Il va remplir des carnets et des carnets qui lui serviront tout au long de sa carrière en y puisant des détails, des postures pour ses personnages.

« A peine fus-je à Parme que, voyant les ouvrages de Corrège, je me trouvais déjà ébranlé ; à Florence, je fus convaincu ; mais, à Rome, je fus honteux de mon ignorance ».

Après une autre crise, il se reprend en main et recommence tout. Son « antidote » : le caravagisme.

Le Caravage est connu pour ses œuvres peintes avec la technique du clair-obscur. En voici quelques exemples.

Il va se libérer du goût pour la rocaille, des modèles académiques. Son premier tableau, de grand format, intitulé « Saint Roch » ne va pas laisser ses contemporains indifférents. C’est son intensité dramatique, la couleur sombre et un réalisme inédit qui les interpellent. Ce tableau est admiré autant à Rome qu’à Paris, il va le propulser sur le devant de la scène artistique. Voici le tableau en question.

Afin de pouvoir conquérir le monde artistique, il écourte son séjour à Rome pour obtenir l’agrément de l’Académie royale, qui est LE sésame pour être exposé au Salon (je vous explique ce qu’est le Salon dans l’article consacré à un autre peintre, François Chifflart : https://danslespasdececile.blog/2026/03/08/un-artiste-en-noir-et-blanc/ )

Il choisira pour obtenir son sésame un sujet non dénué de connotations politiques « Bélisaire demandant l’aumône ». Pour celui-ci, il va laisser un peu de côté son caravagisme pour se rapprocher plus de Nicolas Poussin. Ce fut un grand succès au Salon. Pour donner suite à cela, il sera honoré par une commande royale autour du sujet des Horaces. Par cette commande, il va affirmer son indépendance, relire l’héritage de Poussin. Chaque inspiration le nourrissant est recomposée, intensifiée, ce qui lui permet d’afficher une singularité et d’avoir une identité artistique. Il devient académicien à 35 ans.

Son Serment des Horaces va faire de lui le rénovateur de la peinture. Il le peint à Rome, car à peine nommé à l’Académie, il repartira dans la capitale italienne. Mais il ne va respecter les clauses de cette commande royale. Aucune importance si le roi n’en veut plus, « jamais on ne fera rien faire au détriment de ma gloire ». Il exposera son tableau à Rome en 1785, avant de le montrer au Salon. L’opinion publique de la ville l’encense, au contraire de ses pairs parisiens.

Il voit le patrimoine romain d’un œil neuf, en tirant partie des connaissance set découvertes archéologiques mais aussi des innovations théâtrales.

Ce succès, avec une nouvelle vision épurée et rigoureuse de l’Antiquité, inquiète parce que notre artiste commence à en contester son système.

Un aspect que j’ai beaucoup apprécié pendant cette exposition, c’est que de nombreux dessins préparatoires ont été exposés et ont été piochés durant toutes les périodes de sa carrière. Voici les premiers, les autres vous seront montrés un plus bas dans l’article au fur à et mesure des sujets abordés.

Le dessin joue un rôle majeur dans le processus de création de l’artiste. Les dessins préparatoires lui permettent de préciser l’étude d’une draperie, d’une musculature, d’une expression ou d’une pose qu’il souhaite représenter à plus grande échelle dans une composition complexe. Le dessin, permet aussi de fixer la composition finale de son œuvre, dessin qui régulièrement est très méticuleux. C’est aussi un moyen pour évaluer la taille des objets, le rendu de la perspective avant de terminer avec le travail des couleurs

En quelques années, il devient l’artiste le plus en vue. Il ouvre, pendant un temps, son atelier aux femmes et il attire de nombreux élèves. Sa clientèle se constitue de riches collectionneurs issus des milieux libéraux éclairés qu’il fréquente ainsi qu’une aristocratie réactionnaire mais qui est ouverte à la nouveauté artistique.

« Ce doit être une marche de géant que celle qu’il a commencé » (président de l’Académie de France, suite à l’ascension fulgurante de Jacques-Louis David).

Jacques-Louis David reste avant tout un peintre d’histoire (quelques informations sur ce genre pictural dans le même article cité plus haut https://danslespasdececile.blog/2026/03/08/un-artiste-en-noir-et-blanc/ )

Pourtant, une partie de ses œuvres se compose de portraits. Ils sont un moyen de remercier ses proches, tout en lui permettant de faire entrer des revenus réguliers, tout en se constituant sa clientèle. Cette dernière, provient du milieu fortuné installée à Paris (bourgeoisie éclairée, milieu intellectuel de son temps avec les salons du chimiste Antoine Lavoisier ou Thomas Jefferson) contrairement à sa consœur Élisabeth Vigée-Lebrun qui constitue sa clientèle à la Cour de Versailles.

Les portraits qu’il peint sont connus pour un réalisme frappant, un goût pour la description. Ils sont aussi plus épurés, en rupture totale avec l’élégance flatteuse des portraits des membres de la cour ou de la famille royale réalisé par ses pairs. Le fond neutre devient l’accessoire pour mettre en valeur la singularité de son modèle.

Lorsque la Révolution fait son apparition, notre artiste prend une direction tout autre pour sa peinture. Il considère que peindre l’héroïsme n’est plus suffisant mais qu’il faut le vivre. Il va s’affranchir des limites imposées aux artistes en mettant son art au service d’un projet politique. Il devient l’un des premiers citoyens à s’engager dans les affaires de la cité, en tant qu’artiste mais aussi en tant que député. Engagement qui sera de plus en plus radical jusqu’à son rapprochement avec Robespierre.

Il aura la charge d’une commande très importante : peindre l’événement fondateur de la Résolution qui n’est autre que le Serment du Jeu de Paume du 20 juin 1789. Il réalisera un tableau à peine ébauché parce qu’il sera abandonné quand se fracture l’unité entre les artisans de la Révolution au début de l’année 1792. L’Histoire est plus rapide que la peinture ! Et ce tableau inachevé suivra l’artiste tout au long de sa carrière parce qu’il devait célébrer la puissance fondatrice d’une unité nationale …

Les années les plus productives de la carrière de Jacques-Louis David, sont les années 1792-1794 en raison de son implication dans la vie publique. Il est proche de Robespierre et de Marat, il sera élu député de Paris à la Convention nationale en 1792 et votera la mort de Louis XVI en 1793. Cette même année, il sera élu au Comité de sureté générale (chargée de la police intérieure) où il présidera la section des interrogatoires (il assistera à celui du jeune Louis XVII). Président du club des Jacobins, puis Président de la Convention nationale en 1794

Il sera également membre du Comité d’instruction publique, organe chargé d’imaginer les nouveaux symboles et monuments pour la jeune République, ainsi que d’organiser les grandes festivités pour fédérer le peuple, de dessiner les costumes des détenteurs de l’autorité publique et des créer les symboles d’une nouvelle « religion civique ».

En 1791, après la suppression des privilèges, Jacques-Louis David réclame que le Salon soit ouvert à tous les artistes et propose une réforme de l’organisation des arts et obtiendra en 1793 la suppression des académies.

C’est dans cette section de l’exposition que « La mort de Marat » est exposée. Il y a le tableau original mais également des copies réalisées qui étaient montrées aux yeux des visiteurs. Pour ceux qui ne connaissent pas le tableau, le voici enfin 😊

« Il y a dans cette œuvre quelque chose de tendre et de poignant à la fois ; dans l’air froid de cette chambre, autour de cette froide et funèbre baignoire, une âme voltige » (Charles Baudelaire en 1846)

Pour Jacques-Louis David, l’art est d’utilité publique et civique. Il réalise des commandes pour les beaux-arts, mais également pour le spectacle vivant, les jardins ou encore les costumes. C’est ce que nous appellerons plus tard l’art total.

Il s’occupera du programme et de l’exécution de la Fête de l’Être suprême voulue par Robespierre.  Cette fête mobilise musique, architecture, poésie pour mettre en scène le peuple et ses représentants à travers plusieurs tableaux vivants.

Cette proximité avec Robespierre va signer sa chute. Il est arrêté à deux reprises et devient l’un des rares proches de « l’Incorruptible » à échapper à la guillotine. Après sept mois de détention, il obtient l’amnistie. Lors de son séjour en prison, il dessine des portraits en médaillon de conventionnel Jacobins arrêtés avec lui, toujours empreints d’un grand réalisme avec une intensité dans les regards et une rigidité dans les postures. Le tout traduisant la détermination de ces hommes qui ignorent leur futur.

Sollicité par les députés, Jacques-Louis David organisera les funérailles publiques des martyrs de la Révolution. Le peintre manifeste un engagement pour le « soldat de la Liberté ». Par ce biais, il va fusionner la peinture d’histoire, le portrait et le sujet contemporain.

Ayant été un proche de Robespierre, sous le Directoire, il va garder cette étiquette de personnalité liée à la « Terreur ». Il devient une légende noire, associant la fascination et la répulsion. Il doit justifier pendant une année son engagement politique sans y perdre sa détermination pour revenir sur le devant de la scène artistique. Pour cela, il peut compter sur le soutien, de son ex-épouse avec laquelle il se remarie en 1796.

Avant même son amnistie, il revient exposer au Salon avec des portraits : ceux de son beau-frère et de son épouse, chez qui il est assigné à résidence. C’est le début d’une série de portraits magistraux dont fait parti celui de Juliette Récamier (laissé inachevé à cause d’un désaccord avec cette dernière). Il revient à un travail épuré comme au début des années 1790.

« Madame, les femmes ont leurs caprices, les artistes aussi. Laissez-moi satisfaire le mien. Je laisse votre portrait dans l’état où il se trouve ».

Le tableau « Les Sabines » lui permet de revenir en gloire en 1800. Il ne peint pas l’enlèvement des Sabines par les Romains, mais le moment où ils cessent les combats grâce à l’intervention des femmes. Pendant cette période de fractures sociales et politiques, il en appelle avec ce sujet à la réconciliation entre les Français.

« J’ai entrepris de faire une chose nouvelle […] Je veux ramener l’art aux principes qu’on suivait chez les Grecs ». Ce qui veut dire, qu’il souhaite revenir à une esthétique conforme à l’air grec qu’il considère comme plus beau que l’art romain.

L’œuvre est exposée pendant cinq ans et ne va pas plaire à tout le monde. Notamment parce que pour voir le tableau, il faudra payer un droit d’entrée. La deuxième chose est la nudité des héros. La défense du peintre pour ce choix pourra être lu dans la brochure qu’il rédige et qui est distribuée à l’entrée de l’exposition. Ces détracteurs le surnommeront « le Raphaël des sans-culottes ».

La peinture d’histoire revient ainsi en force dans son œuvre avec un enrichissement de son expérience politique ainsi que de ses échecs.

Il accrochera en 1801, à côté des Sabines, « Bonaparte franchissant les Alpes » pour associer le temps suspendu au geste de Bonaparte pour accomplir le destin de la France. Pour ce portrait, commandé par le roi d’Espagne, la réalité a légèrement été modifiée au profit de la symbolique impériale. Notamment le fait, que Bonaparte n’a pas franchit le col à cheval mais sur le dos d’un mulet. Une volonté également était de faire apparaître le calme qui soumet un monde hostile.

« Bonaparte est mon héros », le jeune général fascine notre artiste. Avec ce tableau de Bonaparte, il fige l’image du général dans l’imaginaire collectif, fusionnant encore une fois peinture d’histoire, portrait et sujet contemporain. Ce tableau servira aussi la communication politique du général.

Les rapports qu’il entretient avec l’empire sont plus ambivalents même si « Le sacre » est sa composition la plus ambitieuse.

Il est nommé premier peintre de l’empereur et sera couvert d’honneurs. En revanche, c’est la première fois depuis 1794, qu’il sera confronté à la liberté de l’artiste face au pouvoir et à son administration. Malgré cela, il reste fidèle à Napoléon. Les portraits réalisés à cette époque retrouve le réalisme de son début de carrière avec l’embourgeoisement de la société par la présence des accessoires, des tissus, des bijoux rutilants.

Après la chute de l’Empire en 1815, il est condamné à l’exil avec le retour des Bourbons, étant donné qu’il avait voté la mort de Louis XVI. Il s’installe à Bruxelles, après avoir refusé l’amnistie du gouvernement. Durant son exil, il va recevoir l’Europe entière, en particulier les jeunes artistes romantiques.

Il est déterminé à rester le maître dans son domaine et fera ainsi exposer ses toiles à Paris. Pour lui, la peinture doit être lié à un projet politique, à une question du temps. C’est ce qui va l’inquiéter avec cette nouvelle esthétique qui tend à s’en détacher, où l’héroïsme va laisser la place à l’érotisme, comme il le perçoit chez son élève Ingres.

En reprenant les sujets à la mode, il les confronte au réalisme caravagesque qui le nourrit depuis son premier séjour à Rome.

Il meurt le 29 décembre 1825, et la France refuse le retour de sa dépouille, il sera enterré à Bruxelles. Sujet qui n’aura de cesse de resurgir jusqu’au bicentenaire de la Révolution en 1989. La « cas David » n’a pas terminé de faire parler de lui, car il n’est pas aussi froid que présenté dans les manuels scolaires. Il suscite à la fois une fascination et une révérence convenue. Son œuvre continue de s’adresser à nous.

« Si le ciel, ne m’avait pas favorisé d’une certaine force de tête, j’aurais pu y succomber » (Jacques-Louis David)

«  Ce que je devais faire pour ma patrie, je l’ai fait. Je lui ai formé une brillante école ; j’ai fait des ouvrages classique que toute l’Europe viendra étudier. J’ai rempli ma tâche » ( lettre à son ami le peintre Gros)

Et voilà pour le tour de l’exposition du musée du Louvre qui avait mis en lumière le peintre Jacques-Louis David.

Voici le lien pour préparer votre visite au Louvre : https://www.louvre.fr/visiter/horaires-tarifs

A bientôt pour de nouvelles découvertes ! 😊

Une réflexion sur “Un peintre dans l’air du temps

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