Le musée de Flandre en 2025 a mis en lumière un artiste flamand dont le nom est assez familier : Brueghel. Oui, mais lequel ? Parce que plusieurs générations d’artistes composent cette dynastie flamande. Il s’agit en réalité non pas du père, Pieter Brueghel l’Ancien, que beaucoup d’entre nous connaissent, mais de son deuxième fils : Jan Brueghel l’Ancien, dit de Velours 😊 L’année 2025 commémorait les 400 ans de sa disparition. Pour éviter une exposition lambda présentant le parcours de celui-ci, la directrice de l’établissement a souhaité le mettre en valeur sous un autre angle : la collaboration. Ainsi, entre en scène, l’un de ses plus importants collaborateurs : Hendrick Van Balen (qui est, au passage, est plus qu’un collaborateur parce qu’il deviendra le tuteur des enfants de ce dernier après sa mort).
Ainsi, l’exposition se déroulait de la manière suivante :
- Une première salle présentant les caractéristiques de l’œuvre de Brueghel
- Une deuxième salle réalisant le même exercice avec Van Balen
- Deux salles consacrées aux collaborations réalisées par nos deux compères
- Une dernière salle sur la suite du travail avec les générations suivantes des deux artistes

Commençons par une présentation des deux artistes mis à l’honneur avec deux gravures issues de l’ouvrage « Des hommes illustres du XVIIe siècle » par Antonius Van Dyck (qui a été l’élève de Van Balen 😉) Il met à l’honneur toutes les personnalités anversoises dans divers domaines artistiques et politiques.
Voici Jan Brueghel l’Ancien (1568-1625) puis Hendrick Van Balen (1575-1632). Petite anecdote, ils sont nés à 7 ans d’intervalle et morts à 7 ans d’intervalle 😮


En plus d’être collègues, ils sont amis et vivent dans la même rue, à quelques pas d’un autre illustre flamand, Pieter Paulus Rubens ! Les trois vont même voyager ensemble pour aller à la rencontre d’autres artistes flamands et hollandais.
Ils se côtoient dans la guilde de Saint-Luc d’Anvers et font tous deux partis de la guilde des Romanistes (qui est la preuve qu’ils ont fait le voyage en Italie)
Le premier tableau de Jan Brueghel qui est visible a été réalisé avant ce voyage en Italie et nous pouvons déjà noter des caractéristiques de l’artiste qui se retrouveront dans la suite de sa carrière : les coloris, une touche miniaturiste, la présence de l’axe (chemin, eau) qui divise l’œuvre, les animaux disséminés dans le paysage.


Comme il est de coutume à l’époque, les artistes reçoivent des commandes de grands mécènes qui leur demandent des sujets qui se retrouvent régulièrement comme les scènes religieuses et mythologiques. Son père ayant assis sa réputation avec des motifs qui plaisent, Jan va les reprendre pour les insérer dans ses œuvres comme pour le sujet de l’Adoration des Mages où nous pouvons retrouver à la fois le motif, mais également les couleurs et la composition.

Les scènes mythologiques et religieuses sont pour notre artiste le moyen de gagner son premier surnom : Jan Brueghel d’Enfer. Ce qui laisse peu de doute sur son sujet de prédilections qui n’est autre que le monde souterrain, permettant ainsi de représenter les Enfers. Comme le digne héritier de Hieronimus Bosch, ses scènes sont peuplées de flammes, de monstres hybrides.




Les expositions temporaires sont parfois l’occasion de réunir des tableaux qui ont été commandés pour être exposés ensemble chez le commanditaire et qui, de nos jours, sont dispersés suite aux acquisitions des musées et des collectionneurs privés. Nous pouvions dans ce cadre admirer quatre tableaux commandés par le cardinal italien Benedetto Giustiniani (1554-1621). Les italiens sont friands de notre artiste flamand car un autre cardinal italien, Frederico Borromeo (1564-1631), qui a notamment fondé la bibliothèque Ambrosienne, possédait 27 tableaux de Jan Brueghel dont 21 peintures de paysage.

Les scènes infernales lui ont valu son premier surnom, qui sera ensuite transmis à son frère aîné qui reprendra la thématique. D’autres surnoms lui ont été attribué comme le « troisième Hieronimus Bosch » (son père étant le deuxième) et le « deuxième Pieter Brueghel ».
Dans ce tableau, nous pouvons y retrouver le maître des Enfers avec son turban blanc et sa barbe blanche (quand il représente Hadès, il le couronne)



Vient ensuite, une représentation du Couronnement de la Vierge. Il s’agit d’une représentation de Marie dans les cieux (Assomption), entourée par Jésus ou Dieu tenant la couronne. L’assemblée entourant le sujet principal est composé d’anges, de saints, de figures bibliques. J’avoue que cette œuvre est très belle à regarder avec les différents espaces composés parfois de figures diaphanes, qui sont visibles uniquement lorsque vous vous approchez pour admirer les détails.



Le troisième tableau représente le Jugement Dernier. Celui-ci est influencer par l’artiste Hans Rottenhammer avec la présence d’un ange habillé d’un drapé jaune, d’un démon embrochant un damné par exemple. Encore une fois, l’œuvre fourmille de mille et un détails



Le dernier tableau de la série reprend un sujet que nous pouvons retrouver assez souvent puisqu’il s’agit du Déluge. Épisode religieux incluant l’Arche de Noé, châtiment divin dont quelques hommes échappent à cette destruction avec Noé qui construit une arche afin d’accueillir un couple de chaque espèce animale (sauf le crocodile et le serpent !). Avez-vous repéré l’arche sur le tableau ?


Ensuite, direction les petits modèles réalisés avec le paysage comme personnage principal. Ces « tondi » étaient réalisés pour plaire aux commanditaires italiens qui pouvaient retrouver les sujets religieux dans des paysages moins habituels. Les déserts sont remplacés par des forêts et des marécages. Ce format va devenir une des spécialités de Jan Brueghel 😊




Avant de partir à la découverte d’Hendrick Van Balen, une dernière photographie représentant un détail d’une peinture de paysage de Jan Brueghel qui montre cette maîtrise de la perspective atmosphérique/chromatique dont sont friands les peintres flamands. Trois couleurs pour créer la profondeur du tableau : marron au premier plan, vert au second et l’arrière-plan se partage entre le bleue et le blanc.

Il est temps de changer d’espace et de passer à notre deuxième artiste mis en valeur pendant cette exposition et comprendre que des artistes avec des trajectoires différentes peuvent être complémentaires. Autant Jan bénéficie de la notoriété de son nom de famille, autant Hendrick Van Balen, en tant que fils de marchand, a dû entièrement construire sa renommée. De nos jours, il est un peu oublié alors que lors de son vivant, ses œuvres étaient fortement appréciées et que dans certains cas, il était même mieux payé que Jan Brueghel pour leur réalisation. Comme quoi, le prisme de nos goûts actuels ne reflète pas forcément ceux de l’époque.
Quant Brueghel fait du paysage une de ses spécialités, Van Balen lui se consacre à la peinture religieuse et mythologique.
Contrairement à Jan Brueghel qui garde une touche flamande prononcée dans ses œuvres, Van Balen s’inspire beaucoup plus de la peinture italienne. Cela peut se voir dans la carnation de la peau de ses personnages, les drapées et les coloris utilisés. Notons également qu’il ne va pas s’inspirer du baroque et de sa surcharge tel que le fera Rubens à la même époque.
Tout comme Jan Brueghel de Velours, les caractéristiques de van Balen sont déjà visibles avant qu’il ne parte en Italie. Balthazar est toujours représenté comme un personnage repoussoir : il est de dos et en même temps son positionnement oriente votre regard vers le sujet central de l’œuvre. En haut à gauche, il insère l’épisode du massacre des Innocents (Hérode, en apprenant la naissance de Jésus, fait massacrer tous les enfants âgés de moins de deux ans).



Ensuite, je m’arrête quelques instants sur un des plus grands tableaux exposés pendant cette exposition, représentant le triomphe de David face à Goliath. On y retrouve David au centre, tenant à la main la tête de Goliath, accueilli par un groupe de demoiselles avec des fleurs et des instruments de musique. Celui-ci a bénéficié d’une restauration importante (tout comme le tableau voisin qui a été exposé pour la première fois après sa restauration) et qui a permis de remonter jusqu’au dessin préparatoire avec toutes les modifications qui ont été apportées par l’artiste lors de la réalisation finale de son œuvre.


Les dessins préparatoires sont très intéressants parce qu’ils permettent de repérer les changements opérés par l’artiste tout au long du processus de création : une main qui est déplacée, un personnage ou un objet est rajouté pour compléter la composition, un drapé est réorienté, etc … Vous pouvez tenter l’exercice avec le sujet de l’enlèvement de Proserpine (Perséphone chez les Grecs). C’est aussi l’occasion de vous faire part de ce mythe qui serait à l’origine des saisons. Proserpine est la fille de Cérès (Déméter), déesse de l’agriculture et de Jupiter (Zeus). Belle femme, elle sera enlevée par Pluton (Hadès) pour en faire sa reine des Enfers. Sa mère la recherche pendant des jours et des nuits pendant lesquels elle arrête de s’occuper des cultures. Une fois le coupable débusqué, un accord entre les deux sera conclu : Proserpine restera six mois de l’année avec son mari causant une grande peine à sa mère et ayant pour conséquence la mort des plantes (automne et hiver) et les six autres mois elle les passe avec elle, remplie de joie et redonnant vie aux culture (printemps et été).


Ce tableau est l’une des premières collaborations entre nos deux artistes. Saurez-vous déterminer qui réalise les personnages et qui réalise le paysage ? 😉
Il est désormais temps de découvrir les sujets de prédilection des deux artistes dans les salles suivantes.
Les allégories ont la part belle dans ce travail collaboratif. Nous avions deux très belles allégories représentant la Terre et l’Eau. Nos artistes s’inspirent des compositions de Martin de Voos, avec une figure centrale au premier plan, tout en y apportant des changements comme notamment utiliser toute la surface picturale pour évoquer les attributs de l’allégorie. Ainsi, les figures réalisées par Van Balen laissent une grande place aux paysages de Brueghel.







Les banquets et les scènes mythologiques font aussi partie de leurs attributions. L’épisode de Diane et Actéon (se transforme en cerf après avoir aperçu Diane en train de se baigner) et l’enlèvement d’Europe par Zeus.



Les scènes de banquet son l’occasion de représenter des scènes joyeuses mettant en scène des couples reconnaissables ou non, même chose pour les dieux présents dans les scènes. Dans le banquet représentant le mariage de Thétis et Pelée, vous pouvez, grâce aux attributs, reconnaître Bacchus (vigne, vin), Flore (fleurs en abondance), Diane (croissant de lune et lévrier). Nourriture et musique sont présentes en abondance dans ces deux tableaux.




Un autre sujet de collaboration où nos deux artistes excellent sont les compositions florales. Ces tableaux pouvaient prendre énormément de temps à être réalisé notamment à cause d’un élément : le dessin sur le motif des fleurs. C’est-à-dire que Brueghel ne peignait pas ses fleurs à partir de croquis préparatoires présents dans son atelier. Mais il attendait la floraison de la fleur en question pour la représenter! Imaginez, il reçoit une commande, et la floraison vient juste de passer ! Et c’est sans oublier son perfectionnisme qui le repousse à retoucher très régulièrement son travail pour le plus grand bonheur des yeux mais pas celui du commanditaire …

Certaines sont associées à un sujet religieux ou mythologique. Le sujet religieux nous a été prêté par le musé du Prado à Madrid. Au-delà de la composition, ce tableau est une huile sur bois et permettait aux visiteurs de comprendre comment le bois peut continuer à évoluer et les difficultés de conservation que cela peut apporter (courbure du support). Les tableaux dans cette sale permettent également de prendre pleine connaissance du travail de collaboration entre les deux artistes. La couronne de fleurs est réalisée par Brueghel (fleurs, animaux), pour ensuite passer la main à Van Balen qui va réaliser le médaillon avec la Vierge Marie à l’Enfant, pour que Brueghel termine avec l’ajout de la couronne de fleurs dans la main de Marie.


Mais un des chefs d’œuvre de l’exposition était le tableau prêté par le musée du Mauritshuis (Pays-Bas). Cette œuvre a la particularité de posséder au dos deux marques de cachet qui facilite dans de nombreux cas l’authentification. Ici, nous avons le cachet de la ville d’Anvers ainsi que celui du pannelier (celui qui réalise les panneaux de bois).
Dans le tableau, la guirlande composée de fruits et de légumes, agrémentée de plusieurs animaux dont l’animal signature du peintre (les petits hamsters) entoure un médaillon avec des personnages mythologiques. Vous allez peut-être y reconnaitre Flore (printemps) avec sa couronne de fleurs, Cérès (été) avec les épis dans ses cheveux, Bacchus (automne) avec les vignes dans ses cheveux et Saturne en vieillard (hiver). Autour de ses personnages, les signes du zodiaque sont représentés. A vous de jouer pour les retrouver!





Le dernier espace était consacré aux œuvres de collaboration impliquant les générations suivantes des Brueghel et Van Balen. Tout comme Jan Brueghel l’Ancien, son fils et celui d’Hendrick Van Balen vont parfois reprendre les motifs paternels dans leurs œuvres.






Je termine l’article avec ce dernier tableau qui montre encore une fois que la collaboration entre artistes flamands est régulière. Le banquet d’Odyssée et la nymphe Calypso a été réalisé non pas à 4 mains mais à 6 ! Van Balen s’est occupé des personnages, Brueghel des fruits, légumes et animaux alors que le paysage de grotte a quant à lui été réalisé par Joos de Momper.



Voilà le tour de l’exposition qui se termine. J’espère que vous avez pris du plaisir à découvrir ces tableaux comme j’en ai pris à les présenter aux nombreux visiteurs qui ont poussé les portes du musée de Flandre.
Cette exposition étant finie, n’hésitez tout de même pas à pousser les portes du musée pour y découvrir les magnifiques collections permanentes 😊
Voici le lien vers le site du musée pour préparer votre venue sans stress : https://museedeflandre.fr/preparer-sa-visite
A bientôt pour de nouvelles découvertes 😊