Fils rouges et noirs

Encore une fois, pardonnez-moi mon retard dans la rédaction de l’article parce que l’artiste Chiharu Shiota a exposé au Grand Palais à Paris durant le printemps 2025… Mais il n’est jamais trop tard pour en apprendre toujours plus ou découvrir un nouvel artiste 😉

Les œuvres de cette artiste japonaise ne manquent pas de créer des émotions chez le visiteur : surprise, apaisement, intimidation, fascination. Notamment les œuvres constituées principalement de fils enchevêtrés.

Sa principale inspiration est sa vie personnelle mais ses œuvres sont universelles et amènent au questionnement sur le souvenir, le traumatisme, la mort mais aussi le concept de présence dans l’absence qui est au centre de son travail. Ces sujets qui dépassent les frontières permettent aux visiteurs du monde entier de trouver leur place, un écho dans les œuvres parce que se sont les émotions qui relient les fils de nos vies avec les œuvres.

Cette monographie de l’artiste, avec sept grandes installations, au Grand Palais et en collaboration avec le Mori Art Museum de Tokyo, est la plus importante jamais dédiée à la carrière de l’artiste en Europe.

« Mon âme est avec mon corps. SI mon corps disparaît, mon âme disparaît elle avec lui ? Combien de temps peut-elle rester près du cœur ? Condamnée à supporter ma maladie pendant deux ans, j’ai préparé mon exposition tout en essayant tant bien que mal de vivre et de survivre »

Le fil est l’image du cycle de la vie : de la naissance jusqu’à la mort.

« Les fils s’entremêlent, s’entrelacent, se cassent, se défont. D’une certaine façon, ils symbolisent mon état mental vis-à-vis de la complexité des relations humaines ».

Le fil est aussi une métaphore de tous les liens affectifs qui nous font et nous tiennent tout le long du chemin, et qui parfois nous retiennent aussi. Fil à la patte que certains cherchent à fuir, quant d’autres croient (selon la tradition) qu’un fil rouge, attaché au petit doigt, invisible depuis la naissance, les relient à leurs futurs compagnons, à leurs âmes sœurs.

Voici ma première œuvre préférée intitulée « Uncertain journey » ou Voyage incertain (2016/2024)

Tout comme le fil, la barque est un motif récurrent. Tout comme dans la mythologie, elle est associée au voyage, à la traversée d’un monde à l’autre de l’existence humaine.

Le fil est un matériau qui est étroitement associé à Shiota, elle bouge les mains pour créer un dessin dans l’espace. Les lignes se transforment en surface et finissent par remplir l’espace. : « les fils s’enchevêtrent, s’entrelacent, se couoent, se lient, s’étirent. Les fils, qui manipulent le cœur, peuvent servir aussi à exprimer les relations entre les êtres ».

Le fils sera noir ou rouge dans les installations et  l’œuvre est achevée lorsque les yeux ne sont plus capables de suivre les fils : «  Je me dis alors que je peux voir au-delà et toucher la vérité ».

Lorsque nous sommes à proximité d’une de ses œuvres, quelle que soit la couleur du fil utilisé, nous avons l’impression que l’espace se matérialise, se densifie et envahit le vide. Le poids de l’air devient palpable. Il n’est plus transparent mais devient brouillé comme une ombre, une épaisse fumée lorsque le fil est noir. Quand il est blanc, c’est une lumière vive et une membrane ou un liquide organique lorsque ce dernier est rouge.

« Le noir évoque toute l’étendue de cet univers profond, et le rouge, les fils qui relient une personne à une autre, mais aussi la couleur du sang. Ces fils s’enchevêtrent : parfois, ils se hérissent et se tendent comme pour relier mon univers mental au cosmos extérieur. C’est une relation qui ne se défera jamais ».

« L’esprit et le corps se détachent l’un de l’autre, et je n’ai plus le pouvoir de mettre fin à ces émotions incontrôlables. J’étale mon propre corps en morceaux épars et j’entre en conversation avec lui dans mon esprit. D’une certaine manière, c’est le sens que je donne au fait de relier mon corps à ces fils rouges. Exprimer ces émotions et leur donner une forme implique toujours la destruction de l’âme »

« Avoir un endroit secret à soi : de vieilles balances, des roues rouillées, de vielles poupées, des pierres, des écrous, des maquettes de maisons de l’ex-Allemagne de l’Est, et près de soixante dix petites bouteilles que j’ai ramassées l’autre jour. C’est le genre de bric à brac qui emplit mon atelier. Je cohabite avec ces objets. Tout à fait inopinément, au milieu du quotidien, ils continuent de m’émouvoir. »

Entre 2003 et 2019, Chiharu Shiota a conçu les scénographies de neuf opéras et pièces de théâtre.  Dans celles-ci, elle implique activement les artistes : les artistes grimpent et se faufilent dans la toile noire qu’elle avait tissée. Cela permet une collaboration entre tous les acteurs : metteur en scène, chorégraphe, interprètes…

« Quand j’avais neuf ans, un incendie s’est déclaré dans la maison voisine de la nôtre. Le lendemain, il y avait un piano devant la maison. Calciné, devenu totalement noir, il m’apparaissait comme un symbole encore plus beau qu’avant. Un silence ineffaçable s’est emparé de moi, et les jours qui ont suivi, chaque fois que la fenêtre m’apportait cette odeur de brûlé dans notre maison, je sentais que ma voix commençait à se voiler. Certaines choses pénètrent profondément dans les recoins de mon esprit, mais malgré mes efforts, toutes n’arrivent pas à prendre une forme physique ou verbale. Pour autant, elles existent en tant qu’âmes sans forme tangible. Plus j’y pense, plus leurs sons disparaissent de mon esprit, et plus leur existence devient tangible. »

Cette installation nous invite dans un spectacle silencieux, au milieu du piano et des chaises enchevêtrées dans les fils noirs. C’est comme si nous étions aspirés dans le souvenir traumatique de l’artiste

Voici la photo du piano et l’installation qui en a découlé (ma deuxième préférée)

« Aujourd’hui encore, trente ans après la chute du mur de Berlin, la ville continue de se transformer, montrant chaque jour une nouvelle facette. Quand je vois les vieilles fenêtres que l’on remplace et que l’on met au rebut sur les chantiers de construction à Berlin, je me rappelle comment l’Est et l’Ouest ont été séparés pendant vingt-huit ans, et je songe à la vie de ces personnes de même nationalité, parlant la même langue, à la façon dont elles voyaient leur vie à Berlin et aux pensées qui leur traversaient l’esprit. »

Les robes cousues par l’artiste sont présentées comme un souvenir suspendu. Pour Chiharu Shiota, les vêtements que l’on porte sont comme une seconde peau.

« Notre première peau est la peau humaine. Les vêtements constituent notre deuxième peau. Dans ce cas, notre troisième peau n’est-elle pas constituée de nos espaces de vie, c’est-à-dire des murs, des portes et des fenêtres qui entourent le corps humain ? »

« Les gens quittent leur ville natale avec une destination en tête. En vivant parmi des personnes de différentes nationalités, j’oublie parfois que je suis japonaise. En me regardant dans un miroir, je me suis rendue compte pour la première fois que j’avais des cheveux noirs et des yeux noirs. Plus on dérive et plus on se mélange, plus on arrive à un point qui permet de se regarder en face comme une personne nouvelle. Quand je regarde une pile de valises, tout ce que je vois, c’est le nombre de vies humaines auxquelles elles correspondent. Pourquoi ces personnes ont-elles quitté leur lieu de naissance, en quête d’une destination ? Pourquoi ont-elles fait ce voyage ? Je pense aux sentiments qui les animaient le matin de leur départ »

Et voici ma troisième installations coup de cœur

Et en quittant l’exposition (ou en arrivant), il y a également une très belle installation dans l’escalier composé de fils noirs et de bateaux blanc. Le bateau étant une invitation à voyager et le blanc la couleur du renouveau, d’un nouveau départ.

J’espère que ce voyage (tardif!) dans l’univers de Chiharu Shiota vous a plu, que vous aurez envie d’aller le (re)découvrir lors d’une prochaine exposition. De mon côté, c’était une totale découverte et j’en suis ressortie un peu bouleversée par les émotions qui m’ont parcourue pendant la déambulation au milieu des installations. Entre fascination pour le travail effectué mais aussi le sentiment d’être toute petite et coincée dans un espace, une connexion avec les sujets fils rouges de l’artiste.

Voici le lien vers le site de l’artiste : https://www.chiharu-shiota.com/top

A très vite pour de nouvelles découvertes ! 😊

Voici le lien vers le Grand Palais pour préparer votre prochaine visite : https://www.grandpalais.fr/fr/informations-pratiques

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