Dans les coulisses de la photographie en temps de guerre

La nouvelle exposition au Mémorial 14-18 Notre-Dame-de-Lorette se penche sur un médium déjà très présent dans les espaces permanents : la photographie. Omniprésente dans notre quotidien, elle permet d’immortaliser un événement, un moment triste ou joyeux. Plusieurs années après, quand les photos sont ressorties ou bien triées, les émotions remontent … mais les photographies peuvent aussi avoir un autre objectif.

La photographie est un souvenir un outil utile pour se remémorer les événements passés. Ainsi, pendant le premier conflit mondial, la Section Photographique de l’Armée (SPA) a été créée en 1915, et cela dans le but de pouvoir documenter le conflit. L’un des premiers territoires à être couvert a été l’Artois dès mai 1915.

L’exposition commence avec un rappel sur l’utilisation de la photographie dans la société française. Elle était déjà présente dans la presse qui illustre de plus en plus, montrant ainsi l’intérêt toujours plus grands du grand public. Il s’agit d’un loisir qui demande des moyens pour faire l’acquisition du matériel, donc qui n’est pas accessible à tous.

A contrario, la photographie dans le domaine militaire n’est pas beaucoup utilisée. Pourquoi ? Parce que la photographie est justement associée aux loisirs ainsi qu’à l’illustration de l’actualité. C’est aussi un support qui n’est pas évident à contrôler. Pourtant le premier conflit mondial va apporter du changement avec la possibilité de documenter les batailles et surtout d’éviter que les actualités ne soient illustrées avec des photographies issues du service de propagande allemand, ou par les photographes amateurs et autres agences étrangères.

Il s’agit de prendre conscience que l’image est un support puissant. Elle est utilisée pour mobiliser les troupes et lutter contre l’adversaire. Elles permettent de constituer une base photographique pour la propagande, mais aussi pour les archives. Cette base va être constituée de plus de 100 000 plaques de verre à la fin de la guerre. Et c’est sans compter sur les bases constituées par les agences de presse et les photographies amateurs. La Première Guerre mondiale devient ainsi le premier conflit à être aussi médiatisé.

La photographie a mis du temps à s’imposer, dans le sens où la diffusion des grandes batailles étaient représentées en peinture ou gravure ainsi que le dessin jusqu’au 20e siècle.

Avant la création de la Section photographique de l’armée, les maisons privées étaient sollicitées. Mais un désaccord financier remet cela en cause. Les personnes recrutées par la SPA seront des soldats non gradés et jugés inaptes au combat pour des raisons de santé (mais ayant toujours un devoir envers l’armée).

Voici quelques informations glanées dans les registres de la section, donnant ainsi un peu plus de visibilité sur le profil des photographes : le moyenne d’âge est de 38 ans, pour la plupart ils étaient déjà tous photographes professionnels avant la guerre. Sur les 90 noms référencés entre 1916 et 1919, une soixantaine étaient en service actif.

La prise de photographie est très encadrée. Les informations (la zone à photographier ainsi que le sujet) sont communiquées à l’opérateur (le photographe). Au final, seule la prise de vue n’est pas encadrée. Les opérateurs présentés dans l’exposition ont ainsi couvert les conflits dans la région Nord-Pas-de-Calais.

Emmanuel Mas est le premier opérateur à être présenté. C’est le plus jeune opérateur de la SPA, il n’a que 23 ans au début du conflit. Sa première mission l’amène sur le territoire de Lens où il photographie les tranchées de Loos, Notre-Dame-de-Lorette et les communes dévastées du secteur. Plusieurs autres reportages en 1916 ont comme sujet la vie quotidienne des troupes ainsi que les destructions à Arras. Pendant la Première Guerre mondiale, il effectuera 165 reportages.

André Vergnol sera opérateur du service auxiliaire de la SPA pendant quelques mois, du mois de juin au mois de novembre 1915. Il travaille à la fois sur le terrain pour les prises de vues des reportages mais aussi au laboratoire à Paris. Trois reportages sur plaques de verre seront réalisés pour les archives de l’armée, dont un qui concerne la troisième bataille d’Artois. Ce sont les paysages détruits qui sont pris en photo dans le secteur de Notre-Dame-de-Lorette. Après la guerre, il reprendra l’affaire familiale à Soissons, qui n’est autre qu’un magasin de photographie que tenait ses parents avant la guerre.

Pierre Machard a un talent appréciable pour la photographie patrimoniale. Lors de ses reportages à Arras, il fixe sur les plaques de verre, en noir et blanc mais aussi en couleurs, les monuments arrageois détruits par les attaques allemandes. Le beffroi, l’Hôtel de Ville, la cathédrale ou encore les places sont immortalisées et rendent compte de l’architecture même si c’est à l’état de ruines. Etant déjà photographe indépendant avant 1914, il continue son métier après 1919.

La région Nord-Pas-de-Calais était une région fortement urbanisée et industrialisée avant la guerre, elle subit de plein fouet la guerre de tranchée et les destructions…Elle deviendra emblématique de la souffrance de la guerre ainsi que cette nouvelle manière de la faire.

Les villes sont ainsi les témoins d’une destruction importante tant au niveau culturel, architectural qu’industriel parce que le Bassin minier sera lui aussi photographié. Un état des lieux des destruction sera mis en place à partir de cette base de données afin d’évaluer le prix à payer par l’armée allemande.

La Première Guerre mondiale est le premier conflit couvert par les opérateur. Par la suite, ils vont couvrir tous les fronts où est engagée l’armée française : le front occidental, le front oriental, le Proche-Orient, l’Arabie, l’Afrique ainsi que les confins de la Russie. La liberté d’expression est relative et doit répondre au cadre officiel.

Les reportages vont ainsi permettre la constitution de fonds photographiques, de réaliser un inventaire des destructions suite aux attaques l’armée allemande. La SPA assure également la diffusion des clichés, entraînant ainsi le choix des sujets. Ils sont visibles via la presse, les fascicules ou alors dans les expositions itinérantes.

Le général Lyautey résume les objectifs de la Section photographique de la manière suivante : « permettre la réunion d’archives aussi complètes que possible concernant toutes les opérations militaires » et « rassembler, pour la propagande française à l’étranger, des clichés et des films susceptibles de montrer la bonne tenue des troupes, leur entrain et les actions héroïques qu’elles accomplissent » (directive de 1917)

La photographie officielle est aussi accompagnée de la photographie amateure, même si celle-ci n’est pas autorisée. Les appels à images de la presse illustrée sont notamment un des facteurs qui encouragent les soldats à braver les interdictions de photographier le quotidien : « Le Miroir paie à n’importe quel prix les documents photographiques relatifs à la guerre, présentant un intérêt particulier ».

La photographie amateure est aussi facilitée avec l’apparition de la pellicule souple et le prix en baisse des appareils photo de poche (la marque Kodak avec notamment les Vest Pocket, dont un est exposé dans les espaces permanents). La différence entre les clichés professionnels et amateurs est que les amateurs privilégient la vie quotidienne, la camaraderie, les parties de cartes, les repas ou encore les temps de détente entre soldats.

Ferdinand Pron de l’Epinay documente la présence française pour les batailles d’Artois jusqu’à l’arrivée des troupes britanniques en 1916. Ces clichés montrent la dureté des combats, la capture des prisonniers mais également le développement du système des tranchées. Malgré des images parfois dures, d’autres représentent les moments de convivialité dans les différents cantonnements.

Que se soit des photos réalisées par les opérateurs professionnels ou les soldats amateurs, les sujets sont diversifiés mais elles ont un point commun : elles nous montrent une vie quotidienne qui est totalement bouleversée pour les soldats et pour les civils.

Les soldats vont être représentés comme des figures de courage, pour rassurer la population ainsi que les alliés. Dans le même temps, les familles sont représentées en plein effort de guerre avec la fabrication des munitions.

La photographie permet aussi de mettre en lumière les soldats de pays étrangers et des colonies : Japon, Inde, …

Les amateurs et professionnels de la photographie ont en tête que les conditions ne sont pas toujours optimales, encore aujourd’hui même si le matériel n’est plus le même que pendant la Première Guerre mondiale.

Le poids notamment n’est pas le même. Quand aujourd’hui un gros sac à dos peut contenir l’appareil, les objectifs et autres accessoires nécessaires, les opérateurs de la SPA avaient environ 80 kg de matériel répartis en plusieurs colis, portés par des assistants, réduisant ainsi la mobilité du photographe.

Ce qui induit l’impossibilité de prendre des photos sur le vif des actions menées par l’armée. Les photographies représentant des assauts sont ainsi prises pendant des entraînements ou sont des reconstitutions.

Les photographies utilisées pour la propagande doivent donner une impression de puissance matérielle et/ou morale de l’armée française.

L’appareil photo peut aussi être embarqué à bord des avions et servir à la reconnaissance du terrain, donnant ainsi la possibilité d’établir des plans, cartes et films de ce qui se passe aux alentours et de pouvoir préparer les actions futures. La photo en noir et blanc est privilégiée car le temps de pose est beaucoup moins long que les photographies en couleurs.

Les opérateurs sur le terrain ne s’occupe pas du développement, les plaques de verre sont ainsi  envoyées au laboratoire parisien pour le traitement, même s’il y avait des laboratoires sur les zones de front. Un élément important est le carnet de l’opérateur. Dans celui-ci, il indique tous les éléments qui constitueront la légende de la photographie. Afin de faire le choix des sujets, toutes les photographies étaient tirées et regardées par le service de censure. Une fois le choix fait, les photographies étaient envoyées en France ou à l’étranger avec pour objectif d’être diffusées auprès de la population. Les plaques de verre sont quant à elles numérotées et archivées.

La presse illustrée et le cinéma sont les supports de diffusion privilégiés car ils permettent de toucher une grande partie de la population.

La censure joue un rôle à ne pas négliger. Concernant les documents issus de la SPCA, la censure vérifie chacun d’entre eux afin de protéger l’anonymat des soldats et les secrets industriels. Certains sujets ne sont pas exposés : les prisonniers, les corps amputés ou les gueules cassées (les clichés proscrits représentent 8% du fonds de la Première Guerre mondiale conservé par l’EPCAD). Quand la représentation du corps mutilé ou meurtri est considérée comme tabou, celle de la destruction architecturale prend le relai. Ces photographies sont ainsi le relai pour montrer la barbarie à laquelle a été confrontée les populations de soldats et des civils.

N’oublions pas également que les photographies peuvent être détournées de leur contexte d’origine, et les magazines ne se privent pas de publier les images choquantes.

Les photographes couvrant les conflits existent toujours aujourd’hui et voyagent à travers le monde afin d’immortaliser ces événements. Car de nos jours, les photographies deviennent l’outil de communication par excellence, nous sommes abreuvés d’images au quotidien. Ils sont dans la lignée des opérateurs de la SPA.

Les photographies prises pendant les conflits entrent aussi dans les archives et ont une autre fonction à ne pas négliger : être des des images-preuves. C’est-à-dire que ces photos ne sont pas rendues publiques mais permettent de confirmer des éléments sur place comme la réalisation de missions, d’objectifs.

La photographie à partir de la Première Guerre mondiale met en avant la figure héroïque du soldat mais par la même occasion le côté dangereux du métier de reporter de guerre. Certains noms restent à la postérité comme Robert Capa et Gerda Taro avec des sujets connus de tous. Après la Deuxième Guerre mondiale, un élément évolue en faveur des photographes. Lorsqu’avant le développement et la diffusion étaient gérés par d’autres personnes, les photographes d’aujourd’hui restent les propriétaires des clichés et sont associés à leur gestion.

Un autre aspect est prendre en compte c’est l’arrivée des smartphones qui permettent la prise de vue de manière moins contrôlée, surtout avec l’ampleur d’Internet ces dernières années. Il est ainsi parfois difficile de pouvoir authentifier les images ou les vidéos qui peuvent être sorties de leur contexte.

L’exposition mets en valeur la photographie sous tous ses aspects et qui permet aussi de repositionner le contexte de cette technique, son utilisation et se rendre compte finalement que certaines choses ne changent pas malgré le temps qui passe.

Exposition visible jusqu’au 11 novembre 2021

Voici le lien pour préparer votre venue au Mémorial : https://memorial1418.com/horaires-acces-tarifs/

A bientôt pour de nouveaux articles 😉

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