Avec quelques temps de retard parce que cette exposition temporaire a été présentée au début de l’année 2025 au musée Picasso à Paris, mais jamais trop tard pour partager les propos et élargir ainsi sa culture générale. J’ai poussé les portes de ce musée afin de sortir de ma zone de confort habituelle, et en apprendre plus sur une période particulière qui a concerné l’art : la Seconde Guerre mondiale.
En effet, pendant ce conflit, l’idéologie nazie avait un point de vue sur l’art. Certains artistes allaient être acceptés et présentés alors que d’autres allaient être mis de côté, ostracisés parce que ne rentrant pas dans les cases établies pas le régime. Ces derniers étaient ainsi rangés dans ce qui a été appelé « l’art dégénéré » et c’était le thème choisi pour l’exposition.

« L’art dégénéré » est une campagne publique dénigrant l’art moderne, sur une période de dix ans, entrainant la destruction de certaines de ces œuvres. C’est plus de 1 400 artistes qui seront livrés à cette violence, entraînant la perte d’un emploi d’enseignant, d’une interdiction d’exposer et de travailler. Certains seront contraint à l’exil.
Les œuvres de artistes présentées dans les collections publiques des musées sont confisquées. Elles seront mises en scène dans des expositions diffamatoires, détruites ou vendues. Cela englobe tous les artistes, quelle que soit la nationalité ou s’ils sont encore en vie ou non (Emil Nolde, Pablo Picasso, George Grosz, Van Gogh pour ne citer qu’eux).
L’objectif du régime étant d’obtenir un art sain et ainsi de nettoyer l’art moderne « d’idiots », « de malades mentaux », « de criminels », « de spéculateurs », « de juifs »….

C’est le catalogue de l’exposition « Art dégénéré » qui avait été organisé à Munich en 1937 avant de circuler à travers l’Allemagne et l’Autriche. L’œuvre en première de couverture et « Tête » d’Otto Freudlich, renommée en « L’Homme nouveau », et qui devient l’exemple de ce qu’est la « dégénérescence » de l’art pour les nazis. Kunst (art en allemand) est mis entre guillemets comme si c’était enlever le statut d’œuvre d’art aux œuvres qui allaient être présentées pendant cette exposition. A noter que l’artiste sera déporté et assassiné à Sobibor.
« Il y a beaucoup de visages fermés et on sent aussi beaucoup d’opposition, les gens ne disent presque rien » (Hannah Höch, journal du 11 septembre 1937, après sa visite de l’exposition)


Franz Marc (deuxième peinture) est né à Munich en 1880 et fait partie, avec Vassily Kandinsky, des membres fondateurs du groupe d’artistes expressionnistes Der Blaue Reiter (Le Cavalier Bleu). Engagé pendant la Grande Guerre, il tombe sur le champ de bataille de Verdun en 1916. La présence de ces toiles dans l’exposition entraîne une indignation d’une partie du public parce que l’artiste est vu par celle-ci comme un héros de guerre.
Le tableau qui suit est réalisé par Kandinsky en 1926, période pendant laquelle il est enseignant à l’école du Bauhaus (pour en savoir plus sur ce style artistique, je vous invite à regarder cette vidéo youtube qui en fait un bon résumé : https://www.youtube.com/watch?v=qU2_LiQUNog ). Cette école sera fermée par le régime nazi, la considérant comme « l’expression la plus parfaite d’un art dégénéré ». L’artiste quitte l’Allemagne en 1933 pour venir s’installer à Neuilly-sur-Seine.


Dans le tableau de George Grosz, il s’agit d’une présentation allégorique des grandes villes. Il s’agit d’une des premières œuvres de l’artiste à entrer dans une collection publique allemande en 1924. Dès la prise de pouvoir en 1933, son atelier est saccagé et son œuvre présentée dans l’exposition diffamatoire « Images du bolchevisme culturel ». L’artiste s’exile à New York. En 1939, l’œuvre est vendue après son exposition, elle rejoindra les Etats-Unis avant d’être rachetée par l’artiste un peu plus tard.


L’exposition de Munich en 1937, représente le point culminant de la campagne de cet « art dégénéré ». C’est plus de 700 œuvres qui sont ainsi présentés et accompagnées de slogans haineux tout au long de la scénographie : « révélation de l’âme de la race juive », « sabotage délibéré des forces armées ». Quatre mois d’ouverture et pas moins de deux millions de visiteurs ! Lors du périple à travers l’Allemagne et l’Autriche, pendant les quatre années suivantes, elle perd de son ampleur mais c’est aussi, pour certains, l’occasion de voir pour la première fois des œuvres majeurs de la première moitié du 20e siècle avant leur destruction.

Depuis le début de l’article, le terme « dégénérescence » est apparu plusieurs fois. Mais quand est-il de ce concept ?
Il apparait pour la première fois à la fin du 18e siècle dans les domaines de l’histoire naturelle, de la médecine ainsi que dans l’anthropologie. Il se diffusera rapidement durant le 19e siècle et est étroitement lié à la théorie de l’évolution introduisant l’idée d’une espèce humaine instable biologiquement à travers le temps. Il produit un imaginaire angoissant où l’homme ne cesse d’être menacé par la régression vers la bestialité, la difformité physique et le désordre psychique.
Max Nordau publie un ouvrage en deux volumes intitulé « Dégénérescence » qui joue un rôle primordial dans l’incorporation de ce concept dans l’histoire de l’art. Pour ce dernier, l’art moderne devient un symptôme visible et un vecteur pathologique qui risquent de contaminer la société.


« Le jeu était terminé […] on m’appelait « artiste dégénéré », « l’effroi du citoyen », « corrupteur de la jeunesse », « fleur de pénitencier » » (Oskar Kokoschka, « Ma vie », 1971)
Hans Prinzhorn rejoint les équipes de l’hôpital psychiatrique de l’université de Heidelberg en 1919, et va développer la collection d’œuvres de patients commencé par le médecin Karl Willmanns. Et c’est à partir de cette collection – 4 500 pièces ! – qu’il entame une étude sur les images créées dans le cadre de l’asile. « Bildnerei der Geistekranken » est publié en 1922 (traduit en français par « Expression de la folie ») auquel de nombreux artistes modernes vont s’intéresser. En 1938, certaines des œuvres de la collection Prinsharn sont intégrées dans l’exposition « Arts dégénérés » où l’art moderne est comparé à l’art de « malades mentaux ».
« Ne riez pas, lecteur ! les enfants ne sont pas moins doués et il y a une sagesse à la source de leurs dons ! […] des phénomènes parallèles se retrouvent chez les aliénés et l’on ne saurait user avec malveillance des termes de puérilité ou de folie pour déterminer exactement ce qui cherche à s’exprimer ici. Tout cela est à prendre profondément au sérieux, plus sérieusement que toutes les pinacothèques » (Paul Klee, « Journal », 1912)
Ce concept de dégénérescence est intégré dans l’idéologie raciste et antisémite des fascismes européens et notamment le nazisme. La campagne « d’art dégénéré » s’attaque à l’intérêt qui se développe de la part des artistes modernes aux arts africains et océanien. La recherche d’un renouveau de la figuration en s’inspirant de l’art extra-européen sont visés plus particulièrement par cette campagne. L’élimination symbolique de ces artistes « dégénérés » prépare une extermination physique de tous les individus jugés inaptes, déviants et étrangers à la race. Les artistes, galeristes et collectionneurs juifs sont condamnés au titre d’agents et deviennent la cible des attaques les plus violentes.
« Le cours de l’histoire mondiale m’a également fait assister à la démolition de nos synagogues, dans la liesse de la population de Cologne. Le sol sous mes pieds brûlait de manière insupportable, et pourtant, pendant des mois, je n’ai fait qu’endurer » (Ludwig Meidner, « Hinweis auf mich selbst » 1944)
Les artistes juifs, bannis des bannis, ont une salle qui leur est consacrée dans l’exposition de Munich. Elle rassemble des œuvres de Marc Chagall (le musée de la Piscine à Roubaix, lui avait consacré une exposition, voici le lien vers l’article où j’en parle : https://danslespasdececile.blog/2023/12/29/le-cri-dun-artiste/ ), Jankel Adler ou Ludwig Meidner.

« Mon cœur le plus chéri, je peux encore t’envoyer un adieu avant le départ du train. Je t’embrasse avec tout mon amour, que le ciel te protège et te donne de la force. Je t’aime et suis toujours auprès de toi, ton Otto » (Otto Freundlich, lettre à Jeanne Kosnick-Kloss, 4 mars 194, jour de sa déportation au camp d’extermination de Sobibor)


« Nous, les artistes, avons créé un domaine de la liberté pour tous et pour tout. […] Ne désespérons pas malgré l’infamie gigantesque qui nous entoure » (Otto Freundlich, correspondance avec Pablo Picasso)
Une première vague de confiscation d’œuvres commence à partir de juin 1937, conduite par une commission sous le contrôle de Joseph Goebbels, alors ministre de l’Éducation du peuple et de la Propagande. Une deuxième vague suit en août pour « nettoyer » définitivement les musées allemands. Purge radicale étant donné qu’avant l’arrivée au pouvoir des nazis, les musées avaient acquis un nombre important d’œuvres d’art moderne à l’échelle internationale. En 1933, les directeurs de musées progressistes sont démis de leur fonction, comme Gustav Friedrich Hartlaub à Mannheim ou Ludwig Justi à berlin. Les artistes George Grosz, Vassily Kandinsky ou Paul Klee quittent l’Allemagne tandis que Willy Bauleister, Max Beckmann ou Otto Dix sont limogés de leur poste d’enseignant.



« Ce temps m’en veut, je ne fais pas son affaire, je suis trop peu nationaliste, pas assez raciste. Le bruit l’effraie ; au lieu de jubiler quand rugit le « Heil », au lieu de lever le bras à la romaine, j’enfonce mon chapeau sur la tête » (Ernst Barlach, lettre à Reinhard Piper, 11 avril 1933)

Joseph Goebbels, dès 1937, développe l’idée de « l’utilisation » lucrative des œuvres confisquées. Organisée en juin 1939, la vente « Tableaux et sculptures de maîtres modernes provenant des musées allemands », à Lucerne par la galerie Fischer, constitue la plus grande opération dans ce domaine. Le but étant de sélectionner des œuvres de « l’art dégénéré » qui seront exploitables à l’étranger. 125 œuvres sont mises aux enchères : des tableaux de Van Gogh, Henri Matisse, Paul Gauguin, Max Beckmann ou Vassily Kandinsky sont présentées. La reconstitution du parcours des œuvres est encore, de nos jours, un chantier pour la rechercher et les musées.
« Mon buste de Nietzsche est évalué à 400 livres anglaises. Ce qui est intéressant, dans cette histoire, c’est que j’ai offert cette sculpture en 1919 au musée municipal de Dresde, mais comme maintenant je suis « dégénéré », on la bazarde au prix fort à l’étranger. Au fond, je suis très content de tout ceci, car ici les choses ne sont plus à l’abri de la destruction » (Otto Dix, lettre à Otto Köhler, janvier 1939)




Et voilà, la présentation de l’exposition est terminée. J’espère que vous en avez appris un peu plus sur le sujet.
A bientôt pour de nouvelles découvertes
Voici le lien vers le site du musée Pablo Picasso pour préparer votre visite : https://www.museepicassoparis.fr/fr/visiter/#horaires